Le grand risque d'être son propre cobaye

Baltimore, le mardi 15 mars 2005 - Les patients qui longent les couloirs du pavillon William Stewart Halsted au Johns Hopkins Hospital (Baltimore, Maryland) connaissent sans doute de lui ses multiples exploits chirurgicaux. Halsted ne fut en effet pas seulement un chirurgien génial qui mit au point une technique de mastectomie révolutionnaire, il se révéla également un pionnier en matière d'amélioration de l'hygiène dans les blocs opératoires où il prôna notamment l'utilisation de gants en caoutchouc. Les nièces de William Stewart Halsted et le secrétaire qui l'accompagna pendant de longues années n'auront su voir, eux aussi qu'une légende médicale en train de s'écrire. Pourtant, Halsted, dont on célèbre le nom dans les allées du Johns Hopkins Hospital où il réussit ses plus grands exploits, connut dès 1884, alors âgé de trente-trois ans, le poison qui devait gâcher une grande partie de sa vie et probablement sa vie toute entière comme l'assure le docteur Markel, directeur du Centre d'histoire de la médecine américaine.

Des chercheurs (trop) impliqués dans leurs travaux

A cette époque, les premiers travaux sur les propriétés anesthésiques de la cocaïne sont réalisés. Il était alors assez courant que les médecins et chercheurs se prêtent eux-mêmes aux jeux de l'expérience. Halsted qui travaillait alors à New York ne déroge pas à cette règle et teste sur lui les pouvoirs de la cocaïne, dont il décrit les différents mécanismes dans le New York Medical Journal du 12 septembre 1885. Derrière la démonstration, les mots et les expressions utilisés par Halsted témoignent qu'il était déjà sous l'influence de la cocaïne, comme l'explique cette semaine dans le New England Journal of Medicine le docteur Markel. De cobaye, William Stewart Hasted était devenu très fortement dépendant à cette drogue.

Dissimulation, délinquance, tentative de sevrage : Halsted connaît tous les maux de la toxicomanie

Du toxicomane, William Stewart Halsted va connaître toutes les terribles tourments. La dissimulation n'a aucun secret pour lui : quand son camarade William Henry Welch lui prescrit un voyage en mer pour le soigner de son addiction, le chirurgien réussira à tromper la vigilance de l'équipage et de son ami et continuera régulièrement à consommer de la cocaïne. Le respectable et talentueux jeune médecin se verra également entraîné par cette drogue sur le chemin de la délinquance. C'est ainsi qu'au bord du même navire, il profita de l'assoupissement des personnes censées le surveiller pour dérober la clé du coffre de l'infirmerie et assouvir le manque qui grandissait en lui. William Stewart Halsted connaîtra également les premiers programmes de sevrage et une utilisation délétère de la morphine, prônée alors comme produit de substitution, et sera plusieurs fois hospitalisé au Butler Psychiatric Hospital à Providence. En 1889, alors âgé de 38 ans, Halsted assure qu'il est délivré de sa dépendance à la cocaïne et à tout autre produit. Il continuera à tenir ce discours jusqu'à la fin de sa vie et réalisera alors ses plus brillantes prouesses.

Des signes évocateurs.

Pourtant, les recherches du docteur Markel laissent à penser que le vieux démon n'abandonna jamais le chirurgien. Les témoignages de l'époque révèlent notamment comment Halsted laissait souvent ses assistants terminer ses opérations, prétextant une mauvaise angine ou le tremblement de ses mains, un symptôme que le médecin a longtemps imputé à une trop grande consommation de cigarettes mais qui aurait tout aussi bien pu être lié à une « récente ingestion de cocaïne », comme l'explique le docteur Markel. De même, les fréquentes absences du docteur Halsted, ses marches nerveuses, son enfermement chaque jour à la même heure avant le dîner et l'envoi de son linge exclusivement dans une laverie parisienne sont autant de points mystérieux qui laissent des doutes dans l'esprit des historiens, qui s'appuient en outre sur ces quelques lignes du journal du docteur William Osler qui affirmait : « Halsted n'a jamais réussi à réduire sa consommation de cocaïne à moins de trois grains par jour ». Du plus profond des temps, Halsted apporte aux médecins comme aux patients touchés par la toxicomanie un intriguant témoignage. © Copyright 2005 http://www.jim.fr

A.C.

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