Comment le psychique module-t-il la douleur ?

P. LINX,
Hôpital La Rochefoucauld, Paris

 

Comment percevons-nous la douleur ? Comment la vivons-nous ? Quels sont les étapes qui vont de la perception externe à l’éprouvé interne de la douleur ? Dans l’épreuve de la douleur, il est difficile de dissocier le corps du psychisme…

Lorsque la douleur atteint son paroxysme, le corps n’est plus que le réceptacle d’un ressenti douloureux avec les différentes variations de son intensité. Le corps n’existe que dans la mesure où il occupe un espace psychique.
La douleur ne relève pas exclusivement du domaine de la neurophysiologie. La transmission du message nociceptif au sein du système nerveux s’exprime par une émotion douloureuse qui active, réactive et mobilise les parties conscientes et inconscientes de notre vie psychique.
La manière de vivre la douleur comporte des marques subjectives propres à chaque personne. La douleur passe par la subjectivité, par quelque chose de singulier toujours difficile à décrire. Elle relève d’un ressenti personnel qui parfois manque d’expressions adéquates pour en effectuer la description exacte.

Approche psychanalytique

Une approche psychanalytique va nous permettre de dire quelque chose sur cette modulation psychique du message nociceptif reçu de l’extérieur lors du déclenchement de la douleur.
Lorsqu’un organe est attaqué, corrodé ou détruit, une excitation extérieure se trouve intériorisée, de sorte que se produit une nouvelle source d’excitation constante, une augmentation de tension.
Quelque chose s’interpose entre un dehors et un dedans, entre le moi que Freud définit comme « image mentale de la surface du corps » mais aussi comme « surface perceptive de l’appareil psychique et le monde extérieur ». Notre moi prend naissance à partir de toutes les perceptions sensorielles et des représentations qui se forment dans le psychisme.
Il y aurait un rapprochement à faire entre la perception de la douleur et ce que la psychanalyse identifie comme pulsion. « Il se peut qu’un stimulus externe en corrodant et détruisant un organe s’intériorise et fournisse ainsi une nouvelle source d’excitation constante et d’augmentation de tension. Il acquiert par là une large ressemblance avec une pulsion. Nous savons que nous ressentons ce cas comme douleur. » (Freud)
Il existe bien dans les deux cas une tension intérieure à source somatique à laquelle on ne peut échapper et qui exerce une pression constante avec la nécessité impérative que cela cesse. À ceci près que la douleur est un signal d’alarme pour faire cesser le mal ou pour tenter de maîtriser son intensité tandis que la pulsion cherche la satisfaction.

 

ABORD PSYCHANALYTIQUE DE LA DOULEUR

   La douleur physique résulte de l’irruption violente de grandes quantités d’énergie qui pénètrent au cœur du moi, lieu de l’inconscient et siège des neurones du souvenir. Une telle pénétration peut réactiver, réveiller d’anciennes douleurs ou points traumatiques déposés dans l’inconscient, ce qui donne un caractère singulier et subjectif à la douleur.
   L’extrême pénibilité qui accompagne la douleur physique résulte d’une rupture partielle de la barrière de protection qui ouvre la voie à un afflux massif d’excitations venues de la périphérie.
   La douleur est un bouleversement du moi qui ne joue plus son rôle de régulateur, qui se trouve débordé par la commotion mais n’est cependant pas détruit.
   Le moi réagit à l’effraction des tissus protecteurs en rassemblant toutes ses forces disponibles pour les concentrer sur le point de la représentation psychique de la blessure.


Les 3 temps du vécu douloureux

Atteinte douloureuse de l’organe

L’atteinte est d’emblée perçue comme une effraction venue de l’extérieur, le corps étant lui-même perçu imaginairement comme une enveloppe consistante qui nous contient et qui nous porte.

Commotion

Ce temps ne se déclenche et se déploie que si l’intensité de la douleur augmente jusqu’à devenir insupportable. Le moi n’est alors plus dissocié du corps, ne joue plus son rôle percepteur, capteur et régulateur d’énergie ; il tend alors à se confondre avec la douleur éprouvée.
La douleur fixe dans la conscience une représentation mentale de la région lésée, « modulée » par le degré d’investissement psychique que l’organe lésé a pu représenter pour le sujet dans son histoire. De même que la vue n’est pas dans les yeux mais dans le lobe occipital du cerveau, la douleur n’est pas dans la lésion elle-même. La douleur de la commotion reste marquée dans l’inconscient et peut faire retour sous des formes diverses.
Le psychisme va conserver la trace des événements douloureux du corps. On peut donc dire qu’il n’existe pas de douleur oubliée car dit Freud : « La douleur laisse derrière elle des frayages permanents dans les neurones du souvenir. »

Formation de la douleur

Ce temps va se traduire par une réaction défensive plus ou moins forte du moi, destinée à contrôler ou arrêter l’afflux massif d’excitations qui se concentrent sur l’endroit lésé.
En localisant toutes ses forces sur l’image mentale de la zone lésée, le moi pose une sorte de pansement symbolique faute de pouvoir poser un pansement sur la « plaie » elle-même.
La douleur est un bouleversement du moi qui ne joue plus son rôle de régulateur, qui se trouve débordé par la commotion mais n’est cependant pas détruit.
Le moi réagit à l’effraction des tissus protecteurs en rassemblant toutes ses forces disponibles pour les concentrer sur le point de la représentation psychique de la blessure.

Concernant le sujet âgé en souffrance…

On mesure à quel point la relation entre corps et mémoire est étroite. Les multiples expériences douloureuses accumulées tout au long de la vie rendent sensibles les neurones du souvenir. La moindre stimulation interne peut les réactiver et déclencher de nouveaux « affects » ou intensifier les anciens.
De plus, l’expression de la douleur chez le sujet âgé est potentialisée par une forme de repli sur soi. Le sujet âgé souffrant est souvent en quête d’un interlocuteur qui puisse prendre en compte ce lien entre douleur et mémoire, surtout quand les mots commencent à lui faire défaut. En parlant de ses vieilles douleurs, celles qu’il fréquente depuis très longtemps, le sujet âgé se reconnecte à son corps, plaisir-déplaisir, celui de son passé qu’il réévalue sans cesse à l’aune de ce qu’il est devenu dans le présent.
La douleur chez le sujet âgé est d’autant plus prégnante qu’elle se manifeste dans un contexte où le corps prend une importance démesurée, compte tenu de toutes les pertes et renoncements auxquels il a dû consentir tout au cours de l’existence.
La douleur nécessite en même temps que l’intervention pharmacologique une qualité d’écoute et une prise en compte de la vie psychique du sujet plus que jamais active derrière l’expression douloureuse

Pour en savoir plus

• Damasio AR. L’erreur de Descartes ; la raison des émotions. Ed. Odile Jacob, Paris, 1995 : 326-7.
• Nasio JD. Le livre de la douleur et de l’amour. Ed. Payot Rivages, Paris, 1997, 293 p.
• Sigmund F. Esquisse d’une psychologie scientifique. In : La naissance de la psychanalyse. Presses Universitaires de France, Paris, 1956.

Copyright © LEN Medical, Gerontologie pratique, Novembre 2007

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