Quand le tir au but mène au ballon (d’angioplastie)

La littérature romanesque et le cinéma regorgent de personnages victimes d’un malaise cardiaque, parfois d’une mort subite, lors de l’annonce d’une nouvelle dramatique. Depuis plus de deux siècles, la médecine s’est penchée sur les relations qui pouvaient exister entre stress psychologique brutal et événements cardiovasculaires. Mais jusqu’aux dernières décennies du XXème siècle on ne disposait que de cas cliniques anecdotiques non démonstratifs en faveur d’un lien causal entre situation stressante et événements cardiovasculaires.

Lorsqu’il a été possible de mettre en place des études de grande envergure, les épidémiologistes se sont emparés de la question et ont tenté de déterminer si des évènements collectifs comme une guerre, un tremblement de terre ou une manifestation sportive d’importance pouvaient augmenter l’incidence des accidents cardiovasculaires notamment coronariens.

Les méthodologies utilisées ont bien sûr toujours été rétrospectives pour des événements par définition imprévisibles comme les catastrophes naturelles ou ne favorisant pas vraiment la mise en place d’une étude prospective de qualité comme les conflits armés.

Les Néerlandais plus sensibles au stress footballistique que les Français ?

Curieusement, les grandes rencontres internationales de football qui suscitent une émotion collective inégalée à des périodes prédéterminées, n’avaient jusqu’ici été l’objet d’aucune étude épidémiologique prospective. Six études rétrospectives se sont cependant penchées jusqu’ici sur l’incidence de survenue d’événements cardiovasculaires mortels ou non lors de matchs importants d’une compétition internationale. Leurs résultats ont été contradictoires. Ainsi par exemple un travail conduit aux Pays-Bas a montré une augmentation de la mortalité chez les Neerlandais lors des matchs de la coupe d’Europe en 1996 tandis qu’à l’inverse une étude a retrouvé une diminution de la mortalité par infarctus chez les résidents français le jour de la victoire des bleus lors de la finale de la Coupe du Monde 1998.

Des équipes d’urgentistes en alerte dans toute la Bavière

Une équipe allemande a donc décidé de prendre le taureau par les cornes et de soumettre le problème à l’étalon or de l’épidémiologie, l’étude prospective.

L’événement choisi était la Coupe du Monde de football qui s’est déroulée en Allemagne du 9 juin au 9 juillet 2006. Quinze services d’urgence de Bavière incluant des équipes aériennes et automobiles ont participé à ce travail. Tous les sujets pris en charge par ces services et ces équipes d’urgentistes pour une pathologie coronarienne aiguë, une arythmie cardiaque, un arrêt cardio-circulatoire ou une pathologie ayant impliqué la mise en place d’un défibrillateur automatique implantable ont été inclus dans l’étude.

Il a été ainsi possible de comparer l’incidence des événements cardiovasculaires durant la Coupe et lors d’une période contrôle qui regroupait les mois de mai à juillet 2003 et 2005 et les jours allant du 1er mai au 8 juin et du 10 au 31 juillet 2006.

Pour éviter les biais qui auraient pu être liés à l’afflux de touristes lors de la Coupe du Monde seuls les résidents permanents en Bavière ont été pris en compte. De même, 2004 n’a pas été retenue pour la période contrôle en raison de la Coupe d’Europe de football qui s’est déroulée au Portugal cette année là et qui aurait pu stresser les téléspectateurs bavarois.  

Un risque d’accident coronarien multiplié par plus de 4 le jour de la demi-finale perdue !

Durant la totalité des périodes étudiées 4 279 malades ont été pris en charge pour l’un des accidents prédéfinis. Il est apparu que l’incidence des urgences  coronariennes a augmenté de manière significative chez les résidents en Bavière les jours où l’équipe d’Allemagne était engagée par rapport aux périodes témoins (multiplication des urgences cardiaques par 2,66 avec un intervalle de confiance à 95 % [IC95] entre 2,33 et 3,04 ; p<0,001).

Plusieurs facteurs sont apparus comme augmentant ce risque :
- le sexe du téléspectateur (multiplication de l’incidence par 3,26 chez les hommes versus 1,82 chez les femmes) ;
- l’enjeu du match (le jour de la demi-finale perdue contre l’Italie, plus de 60 événements ont été enregistrés contre environ 15 les jours habituels tandis que la « petite finale » opposant l’Allemagne au Portugal n’a pas été associée à un accroissement des événements coronariens aigus) ;
- le caractère dramatique de la compétition ou les enjeux historiques en cause (le quart de finale contre l’Argentine gagné au tir au but a été marqué par un record absolu d’urgences cardiaques et le match de poule contre la Pologne a été plus « toxique » pour les cœurs allemands que celui contre la Suède qui était pourtant une huitième de finale).

Dans le détail, les jours de match, une augmentation de fréquence des événements coronariens aigus a été constatée dans l’heure qui précédait chaque match puis un pic dans les deux heures suivant le début de la rencontre.

Plus intéressant sur le plan physiopathologique, cette surmorbidité coronarienne provoquée par un match télévisé a davanatage concerné des patients ayant des antécédents coronariens (risque multiplié par 4,03) que des sujets sans pathologie coronarienne connue (risque multiplié par 2,05) (différence significative : p<0,001).

 Nombre d’événements cardiovasculaires quotidiens dans la population étudiée du 1er mai au 31 juillet en 2003, 2005 et 2006

 

  Les matchs impliquant l’équipe d’Allemagne sont numérotés de 1 à 7 :
1 : Allemagne-Costa-Rica, 2 : Allemagne-Pologne, 3 : Allemagne-Equateur, 4 : Allemagne-Suède, 5 : Allemagne-Argentine, 6 : Allemagne-Italie, 7 : Allemagne-Portugal (pour la troisième place), 8 : Italie-France (finale).
En ordonnée le nombre d’événement par jour.
 



Comment le football télévisé tue-t-il ?

Malgré la rigueur exceptionnelle de ce travail on ne peut qu’émettre des hypothèses sur les mécanismes conduisant d’une retransmission télévisée à un accident coronarien.

- Le fait que les hommes soient plus concernés pourrait n’être lié qu’à leur intérêt supérieur pour le football mais une plus grande vulnérabilité au stress ne peut être exclue.
- Le risque majoré chez les coronariens connus serait en faveur d’une intervention directe ou indirecte sur des plaques d’athérome vulnérables mais on ne peut exclure les effets d’une simple augmentation de la consommation d’oxygène liée à une tachycardie émotionnelle.
- Enfin il est impossible de distinguer sur ces seules bases ce qui revient au stress proprement dit et à des facteurs adjuvants qui ne peuvent être totalement écartés comme le manque de sommeil, une alimentation déséquilibrée, une consommation excessive d’alcool ou de tabac ou l’inobservance d’un traitement au long cours…

Peut-on prévenir cet effet collatéral du sport ? 

Cette surmormidité coronarienne induite par les événements sportifs internationaux appelle en tout état de cause la mise en place de quelques mesures.

En terme de santé publique un renforcement des équipes d’urgentistes les jours à haut risque prévisibles (ceux où l’équipe nationale est engagée) parait indispensable.

A l’échelon individuel, des mesures préventives sont peut-être souhaitables pour les coronariens connus : renforcement des traitements bêta-bloquant et/ou antiagrégant, anxiolytiques, voire, pour les maximalistes, intervention à type de thérapie comportementale… Quant à la contre-indication de la télévision pour les coronariens les jours de match, elle serait sans doute contre productive engendrant une frustration et des conflits familiaux tout aussi dangereux pour la plaque d’athérome.

On le voit, la suppression de la règle du but en or lors des prolongations (dite aussi règle de la mort subite) après la Coupe du Monde 1998 n’a pas suffi à rendre le football sur canapé inoffensif pour le cœur.  

Dr Anastasia Roublev

Références
Wilbert-Lampen U et coll. : Cardiovascular events during world Cup soccer. N Engl J Med 2008; 358: 475-83.

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