Hormone de croissance : de la difficulté de juger les faits d’hier avec les yeux d’aujourd’hui

Paris, le lundi 18 février 2008 – Le procès de l’hormone de croissance a vu défiler à la barre la semaine dernière de nombreuses sommités scientifiques et médicales. Leurs témoignages ont souvent confirmé qu’en dépit d’alertes qu’ils ne pouvaient pas ne pas entendre, les responsables de France Hypophyse ont très souvent négligé les règles élémentaires de prudence. Cependant, ils ont également révélé combien était difficile d’apprécier des faits ayant eu cours, il y a plus de vingt ans, en une époque où les connaissances scientifiques sur le prion étaient plus balbutiantes encore qu’aujourd’hui et où la précaution n’avait pas encore été érigée en principe.

Ce qui valait pour les animaux ne valait pas pour les hommes

C’est d’abord le témoignage de la vétérinaire Jeanne Brugère-Picoux qui aura été particulièrement remarqué, le mercredi 13 février. La sévérité de ce témoin pourtant appelé par la défense résonne sans doute encore dans la salle du tribunal correctionnel de Paris. La question cruciale de ce début de procès concerne l’état de connaissance des responsables de France Hypophyse au début des années quatre-vingt quant à la transmissions de l’agent responsable de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ). La possible existence de risques avait été évoquée à de multiples reprises martèle en guise de réponse Jeanne-Brugère Picoux. Elle cite ainsi les mises en garde dès 1974 du chercheur Alain Dickinson qui faisait l’hypothèse d’une contamination possible des hormones de croissance par l’agent de la MCJ ou rappelle qu’en 1977 le prix Nobel de médecine Carleton Gajdusek avait évoqué le risque de transmission par transplantation de tissus. Jeanne Brugère-Picoux continue en soulignant qu’en 1981, les autorités sanitaires américaines avaient recommandé que « les hypophyses de sujets déments » ne soient pas « prélevés pour fabriquer de l’hormone de croissance ». Elle évoque enfin sa propre expérience de vétérinaire en indiquant que « pour les prélèvements à l’abattoir (…) on ne prélevait pas sur les animaux malades. Alors pourquoi, pour des humains allait-on dans des centres de personnes âgées ou malades ? ». Et lorsqu’on l’interroge afin de savoir si le « milieu médical français » connaissait « ces risques infectieux », elle demeure catégorique : « Attendez, quand ce sont des articles qui paraissent dans Nature, dans le New England Journal of Medicine, c'est-à-dire dans de grandes revues, il devait en avoir connaissance et être vigilant sur la garantie des produits prélevés ».

« La MCJ est une maladie très rare »

C’est donc des praticiens parfaitement informés et conscients des risques que dépeint sans indulgence Jeanne Brugère-Picoux. Un tout autre tableau est proposé en guise de réponse par le professeur Yves Agid, vendredi 15 février. Il souligne ainsi par exemple que les publications dans les revues scientifiques britanniques ont pu être très facilement ignorées par les médecins. C’était avant internet et avant des serveurs comme Pub Med, semble-t-il vouloir nous rappeler, quand il lance : « A l’époque, même les scientifiques français ne lisaient pas l’anglais ». Au moins auraient-ils pu entendre les déclarations de personnages dont la voix portait au-delà des frontières, telle celle du futur Prix Nobel Stanley Prusiner. Yves Agid répond aux avocats des parties civiles : « Cette année là (en 1982, ndrl), Stanley Prusiner (…) a seulement suggéré l’existence » du prion. Non seulement les connaissances scientifiques sur l’agent responsable de la MCJ étaient très faibles (et le demeurent aujourd’hui a-t-il rappelé), mais cette maladie était méconnue des médecins eux-mêmes indique-t-il. « La MCJ est une maladie très rare. La plupart des neurologues n’en ont jamais vu. Alors les pédiatres… peut-être en ignoraient-ils même le nom ! Comment aurait-on pu imaginer qu’une hypophyse, glande qui n’appartient pas au système nerveux, passée pour purification sur des colonnes de chromatographie dans un institut célèbre pouvait transmettre la MCJ par voie veineuse ?» a-t-il interrogé. Au-delà enfin de l’ignorance scientifique, Yves Agid, qui a manifesté un profond soutien au professeur Job, a rappelé combien l’époque était différente : « Il y avait beaucoup de non-dits bien loin du principe de précaution qui prévaut désormais ».

Quand France Hypophyse se renseigne pour ne rien faire

Pourtant, les responsables de France Hypophyse n’ont pas toujours ignoré ces questions de précaution. Ils paraissaient même plutôt attentifs à l’éventuelle existence de risque. En 1979, après la révélation du décès d’un homme ayant contracté la rage après une greffe de cornée, le professeur Dray interroge son collègue de l’Institut Pasteur, Luc Montagnier à propos des éventuels risques liés à l’utilisation de l’hormone de croissance hypophysaire. En février 1980, Luc Montagnier est déjà inquiet et remarque « qu’une attention particulière doit être portée au danger de la transmission de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, maladie certes rare, mais dont les sujets porteurs de l’agent infectieux peuvent être beaucoup plus nombreux ». Celui qui n’a pas encore acquis sa renommée mondiale mais qui fait déjà preuve d’une intuition salutaire remarque qu’il faut éviter tout prélèvement sur « les sujets morts d’une affection virale aiguë à virus neurotrope, d’une encéphalopathie ou ayant présenté des troubles neuropsychiatres graves ». La note est portée à la connaissance de France Hypophyse qui ne changera pourtant rien à ses pratiques de collecte.

A.H.

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