Dépression bipolaire ou unipolaire ? C’est la question

Il est généralement admis qu’il n’existe pas de grandes différences cliniques entre les troubles dépressifs majeurs et la composante dépressive de la maladie bipolaire (la cyclothymie de la nosographie française classique). Mais un article du British Journal of Psychiatry montre que c’est une idée reçue : certaines nuances peuvent orienter le diagnostic, dans un sens ou dans l’autre. On estime d’ailleurs qu’une proportion comprise entre le quart et la moitié des patients censés souffrir de dépression unipolaire grave (notamment dans sa forme atypique, à début précoce ou réfractaire au traitement) relèvent en fait d’une maladie bipolaire.

Pour affiner cette nouvelle perception des troubles dépressifs, les auteurs ont comparé le tableau clinique d’un vaste échantillon de personnes ayant des troubles dépressifs majeurs (593 patients) ou des troubles bipolaires (443 patients). Et ils ont retrouvé des caractéristiques associées plus souvent à une dépression bipolaire : traits psychotiques, fluctuations thymiques diurnes, hypersomnie, plus grand nombre d’épisodes dépressifs, mais d’une durée généralement plus courte. En comparaison, les dépressions unipolaires (major depressive disorders) comportent pour leur part une thématique d’auto-dépréciation, une perte d’énergie et une baisse de la libido plus marquées.

Ce distinguo n’a pas qu’un intérêt théorique pour le remembrement nosographique des dépressions : il est important car la conduite à tenir optimale n’est pas exactement la même face aux dépressions bipolaires ou unipolaires. Par exemple, rappellent les auteurs, le maniement des antidépresseurs impose des précautions accrues dans les dépressions liées à une maladie bipolaire, ne serait-ce qu’en raison du risque de dysthymie cyclique, ou d’états mixtes avec commutation rapide (« switch » thymique, évoqué dans notre article Le paradoxe des antidépresseurs). Prudents, les auteurs précisent que certains facteurs pourraient néanmoins limiter la portée de leur étude : plus grande proportion de femmes dans le groupe des patients bipolaires (¾ au lieu d’½) et recours à des données rétrospectives, plutôt que prospectives.

Dr Alain Cohen

Référence
Forty L et coll. : Clinical differences between bipolar and unipolar depression. Br J Psychiatry. 2008 ; 192 : 388-389.

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Vos réactions (1)

  • Dépression bipolaire ou unipolaire ? c'est la question

    Le 23 juin 2008

    Et la question mal posée.
    Tout d'abord, on ne peut pas dire que "la maladie bipolaire" soit la cyclothymie de la nosographie française classique. Premièrement, si (comme c'est implicite dans le papier analysé) on se trouve dans le cadre du DSM, on ne peut pas parler de "maladie" (disease) bipolaire, mais de "disorder" (trouble), concept qui ne se situe pas dans un système nosographique. Secondement, la cyclothymie, dans la conception française classique, n'est pas une maladie mais un trait de personnalité, "prédisposant" à, ou annonciateur de, la psychose à double forme, qui, elle, est une maladie. Contrairement aux classifications positivistes type DSM qui créent les catégories en les définissant, la nosologie suppose que les maladies sont préexistantes et que la nosographie tente de les déterminer ; toutefois cette détermination ne sera pleinement accomplie que lorsque la cause de chacune sera connue, comme le BK a permis de définir la tuberculose dans ses multiples manifestations. Bien sûr, seule la connaissance de la cause permettra d'établir une thérapeutique rationnelle, agissant sur la cause ou sur une étape du mécanisme en cascade déclenché par celle-ci.
    La psychose maniaco-dépressive de Kraepelin (manisch-depressives Irresein, qui englobe également la dépression mélancolique, dont l'élément maniaque n'est accessible que par une analyse psychopathologique non abordée par le DSM) est certainement un vaste ensemble regroupant un grand nombre de maladies, chacune relevant d'une thérapeutique particulière. Mais la voie choisie par l'article analysé n'est pas celle qui mènera à leur identification : il n'est que de penser, par exemple, à l'imprécision du terme "psychotique" dans le DSM IV (Rev. Neurol. 159, 87 (2003)).

    Jean-François Foncin

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