L’enfant trop gros

M. DREYFUS,

Psychologue clinicienne
Hôpital Armand-Trousseau, Paris

 

L’enfant trop gros n’est certes ni déficient, ni malade au sens propre, et cependant, il arrive qu’on l’empêche de vivre avec le même rapport aux choses ambiantes que les autres, et qu’il ne soit pas reconnu comme un enfant « normal » par son entourage, comme s’il était atteint d’un  handicap esthétique. Pendant longtemps, on s’est bien plus alarmé quand un enfant refusait de manger, plutôt que lorsqu’il se jetait sur la nourriture. Pourtant, dès qu’un enfant est un peu trop enveloppé, il est en butte aux moqueries les plus blessantes, quand on n’y ajoute pas les effets dits  « néfastes » sur la santé ! Or, quand un enfant a faim, ce n’est pas toujours seulement de nourriture, car son corps est aussi le témoin et l’écran de difficultés internes. Il en résulte que pour chaque enfant, la manière de vivre son poids ou d’en souffrir est une histoire spécifique qu’il faut prendre en compte.

Le jour où un enfant se précipite en pleurant dans les bras de sa mère en criant :

« Maman, on m’a traité de gros », celle-ci n’a qu’une seule hâte, le consoler sans chercher  à savoir s’il est réellement dodu, rond ou  « obèse ». Et pourtant, comme toute « trop bonne mère » (1), même si elle lui a souvent dit de ne pas « manger trop ou  trop vite ou trop souvent », elle a toujours nourri son enfant à « toute demande et non à la demande ».

Sans doute n’a-t-elle jamais imaginé un seul instant que si son bébé avait besoin d’être nourri, il ne fallait pas prendre la nourriture pour de l’amour, sous peine de le rendre incapable de supporter toute frustration, qu’elle soit ou non d’ordre alimentaire.

Pas facile d’en parler

Peu d’enfants ont la force ou la maturité de parler avec leur entourage de la souffrance que leur état génère quand ils sont  « trop gros ». Ils se sentent avant tout  coupables de ne pas être comme les autres, d’être différents, et surtout de ne pas arriver à changer les choses.

D’ailleurs, même s’ils abordaient le sujet avec leurs camarades, ceux-ci ne les prendraient pas au sérieux ou alors ne se risqueraient pas à en parler comme si cela devenait trop intime, trop personnel, voire trop difficile. Les adultes eux-mêmes ne sont pas toujours à l’aise. S’ils peuvent solliciter un enfant quand il le trouve fatigué, pâle, maigre, ils n’oseront pas parler à un enfant ou même à ses parents de son problème de poids, de peur de les vexer. Ils laissent ce soin aux « professionnels », à ceux dont c’est la tâche.

C’est lorsque  son enfant exprime avec des mots  ce qu’il a vu dans  le regard de l’autre,
  que sa mère réalise  à quel point il souffre.

Cette situation est en fait à l’origine de la représentation que l’on peut avoir d’un corps trop gros. Cela provoque un mouvement d’irritation, d’incompréhension, et renvoie à une image du corps déformé, à un sentiment parfois de dégoût ou de honte.

Toutes ces projections, même si elles restent sensibles à l’évolution de l’histoire et de ses modes, sont à l’origine d’idées reçues sur le fonctionnement de la personne trop grosse.

D’où vient la culpabilité ?

Nous les soupçonnons même de nous mentir, quand ils jurent qu’ils ne mangent pas tant que ça ! En fait, en s’identifiant à eux, nous pensons que nous ne serions pas comme eux si nous étions à leur place.  Mais nous ne sommes pas à leur place, et c’est commettre une grave erreur de jugement que de le penser, car cela peut conduire à des comportements excessifs.

Il est bon de rappeler que pendant longtemps on a présumé que si les gros étaient gros, c’était de leur faute. Qui ne connaît pas le célèbre  « mange moins, bouge plus » ?

Un slogan qui s’est transformé en une véritable bombe à retardement. En stigmatisant les enfants gros, en soulignant leur différence, nous les avons définitivement aliénés à une image négative de leur corps et à un comportement alimentaire démesuré, par manque de volonté ou de contrôle de soi. Alors, que pense réellement un enfant quand il est gros et qu’il en souffre au point d’être la cible de moqueries blessantes ? Et, par-dessus tout, à quoi attribue-t-il le fait d’être le souffre-douleur de ses camarades ?

Est-ce simplement une affaire de kilos en trop ? Est-ce à cause de la perception de ses rondeurs ? Ou est-ce parce qu’on lui reproche son manque de volonté ?

Ce qui est sûr, c’est que la tristesse de se faire démarquer du groupe de ses pairs, qui se conjugue avec la honte de  se laisser aller, semble le désigner comme un être à part à qui tout plaisir est interdit. Quand un enfant est gros, aux yeux de qui l’est-il ? Pourquoi regarder sa différence d’un tel œil ?

Le problème s’installe

C’est parce qu’un enfant gros est d’abord perçu comme gros avant d’être accepté comme un  enfant que les conséquences sont parfois bien malheureuses. Car le prix « à payer » pour se faire accepter tel qu’il est, physiquement, peut le conduire à toutes sortes de réactions qui vont déterminer ses comportements en société en fonction de ses mécanismes de défense psychique.

Il se montrera tour à tour séducteur, tout puissant, manipulateur, « rigolo », violent, imprévisible, mascotte, confident, comme en retrait, dynamique ou passif, tout dépendra de l’environnement ou de la situation.

Certaines fois, pour être accepté et aimé, il ira jusqu’à assumer le rôle qu’on veut bien lui faire jouer dans la vie quotidienne. Il se vêtira du fameux statut de « faux self », décrit par D.W. Winnicott (1960) (2). Mais alors, sera-t-il apprécié pour lui-même ou pour une représentation de lui-même ? N’y a-t-il pas de quoi se sentir comme vidé et plein de tristesse ? Il arrive un moment où c’est le corps lui-même qui proteste. Il  est bien difficile alors de résister à la tentation de se résigner à se laisser aller, « à être » tout simplement, sans chercher à plaire à n’importe quel prix.

La perte de poids, une source  de conflit interne

Lorsqu’un enfant souffre vraiment de son surpoids et décide de se prendre en charge, il arrive  que les choses ne soient pas si simples et qu’il ne s’agisse pas simplement de faire un régime ou de perdre du poids. Ainsi, par exemple, il faut savoir que certains enfants n’ont pas en eux les ressources intérieures  nécessaires pour s’occuper, rêver, jouer, et  ils se retrouvent dans   « l’incapacité d’être seuls ». Tout se  passe bien tant que l’entourage est disponible et le reconnaît comme un des leurs, mais la moindre fracture les déstabilise. De plus, l’enfant est parfois confronté à un véritable dilemme : soit il ne parvient pas à maigrir et dans ce cas il va subir les reproches de son entourage, soit il maigrit certes, mais ne se sentira-t-il pas un peu trop obéissant ?

Grossir, maigrir, devient alors un moyen d’exprimer son incompréhension face aux contraintes que peut imposer la famille et qui sont vécues comme une sorte d’abus de pouvoir, réel ou imaginaire, sur ce qu’il considère être son corps.

Il faut vraiment que la balance penche du côté de ses bénéfices secondaires et qu’il ait une haute estime de lui-même. Sinon, il risque de se livrer à une sorte d’auto-sabotage, en allant une fois dans un sens (maigrir et plaire), une fois dans l’autre (grossir et déplaire).

Ce phénomène décrit par G. Apfeldorfer, est connu sous l’appellation de restriction cognitive. Il représente une manière de négocier entre sa vie interne et sa vie externe. Mais il peut induire un comportement alimentaire anarchique, et conduit souvent à de graves troubles en termes de dépendance.

C’est parfois ainsi que débutent certaines dérives comme l’entrée dans une anorexie. Le besoin de maîtrise de son corps puis de tout son entourage, qui signe en fait une révolte contre la prise de conscience d’une dépendance, surtout à l’adolescence, va s’exprimer par le désir d’atteindre paradoxalement une emprise totale sur tout, et une sorte d’enivrement face à ce sentiment d’omnipotence.

Le poids « instrumentalisé »

Du côté des enfants, ils comprennent très vite les avantages qu’ils peuvent tirer de leur corpulence et peuvent en jouer de façon consciente ou inconsciente.

Du côté parental, les situations sont ainsi révélatrices de leur propre rapport bien compliqué à la nourriture, au moment où la réalité va rattraper leurs craintes.

Un enfant beau et qui travaille bien à l’école, est beaucoup plus gratifiant qu’un enfant trop gros qui travaille bien, surtout s’ils se méfient de leurs propres gènes (des obèses dans la famille) ou si eux-mêmes ont souffert et ont eu honte de leur poids quand ils étaient petits.

 

Sylvie et sa mére

Sylvie, 7 ans, est venue à notre consultation, amenée par sa maman qui ne supportait pas les rondeurs de son enfant, et qui espérait notre aide pour la faire maigrir. Pendant 2 ans, Sylvie a grossi régulièrement jusqu’à atteindre un poids très élevé pour sa taille. Jusqu’au jour où, sa maman ayant cessé de faire du corps de sa fille son principal souci, elle a repris des rondeurs convenables. Car alors, pourquoi continuer à grossir autant, si cela n’avait plus de sens et n’intéressait plus sa maman ?


 

Prendre en charge un enfant trop gros conduit à se questionner

Quand faut-il vraiment s’inquiéter ? Comment éviter de devenir  obsessionnel ? L’argument santé est-il toujours de mise ? Quelle est la part du physiologique et celle du psychologique ? Comment analyser le lien affectif à la nourriture ? Comment ne pas passer à l’adolescence, à côté d’une dépression masquée ? Comment éviter que le problème de poids ne conduise à faire de l’alimentation un objet de chantage et/ou une source de conflit en famille ?

Être gros attire bien des ennuis et ceux qui en souffrent cherchent des solutions rapides et concrètes. Mais il n’existe pas de solution miracle.
Avant de se précipiter pour intervenir, il est nécessaire de comprendre et d’analyser tous les enjeux auxquels renvoie l’acte de manger : vivre,  préserver sa santé, se faire plaisir, se sécuriser, s’apaiser, rester fidèle à ses coutumes, échanger... En conséquence, il s’agit de ne pas avoir un discours unique, qu’il soit médical, hygiéniste ou psychologique.

Avec l’enfant trop gros (et sa famille), il faut décoder le message qui s’inscrit derrière la demande d’aide. Il faut arriver au bon moment certes, mais surtout évaluer la motivation de l’enfant, c’est-à-dire sa capacité à modifier son mode de vie avec toutes les interactions sociales et familiales qui en découlent. Et il n’est pas question de se laisser envahir par un sentiment de culpabilité ou d’impuissance, mais de se poser avec l’enfant la double question : « Pourquoi maigrir ? Pourquoi ne pas maigrir ? »

Se poser avec l’enfant la double question :
« Pourquoi maigrir ? Pourquoi ne pas maigrir ? 

1 - C’est D.W.Winnicott (1960) qui a élaboré ce concept : il s’agit en fait de toute maman qui anticipe les besoins de son bébé, mais paradoxalement, le prive de l’expérience du manque, donc du désir. L’enfant risque alors de se structurer autour de l’oralité et de la dépendance à l’autre.

2 - « Dans l’état de santé, le « faux self » est représenté par toute l’organisation que constituent une attitude polie, de bonnes manières et une certaine réserve... pour bénéficier de la place dans la société que le « vrai self » ne peut jamais atteindre et maintenir seul ».

Pour en savoir plus

• Apfeldorfer G. Je mange donc je suis. Payot, 1993.
• Bruch H. Les yeux et le ventre, Payot, 1975.
• Delaroche  P. Parents, osez dire non ! Albin Michel, 1996.
• Dolto F. L’image inconsciente du corps. Le Seuil, 1984.
• Dreyfus M. Prise en charge psychologique de l’enfant obèse. In L’obésité de l’enfant. John Libbey Eurotext, 2006.
• Freud S. Inhibition, symptôme, angoisse. PUF, 1990.
• Winnicott D. W. De la pédiatrie à la psychanalyse. Payot, 1990.

Copyright © Len medical, Pediatrie pratique, septembre 2008

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