Pour qui écris-tu vraiment papa ?

Paris, le jeudi 6 novembre 2008 – Le lauréat surprise du prix Fémina s’est fréquemment confié ces dernières semaines. Jean-Louis Fournier, auteur de « Où on va papa », qui raconte sa douleur d’avoir été père de deux fils handicapés assurait ainsi le 24 septembre dernier cité par l’hebdomadaire chrétien La Vie : « Je ne voulais surtout pas apitoyer sur mes malheurs avec un livre racoleur. Et puis j’ai eu l’idée de leur adresser une lettre, à ces deux gosses pas comme les autres. Pour qu’on les connaisse, qu’ils existent, eux que la société rejette, dont les amis ne prennent pas de nouvelles, pire encore pensent que leur disparition est un soulagement. J’ai voulu magnifier Mathieu et Thomas. Les faire les héros d’un livre ! ». Pourtant, certaines pages de ce petit livre cinglant et à bien des égards glaçant sont loin de « magnifier » les deux garçons : « Le pauvre Mathieu ne voyait pas bien clair, il avait des os fragiles, les pieds tordus, il est devenu très vite bossu, il avait des cheveux hirsutes, il n’était pas beau, et surtout, il était triste », peut-on lire par exemple dans les premières pages à propos de l’aîné, tandis que sera reprise plusieurs fois dans le livre l’expression de la nounou, Josée : « ils ont de la paille dans la tête ». Ce qui est au contraire plus certainement magnifié, ce sont les regrets de Jean-Louis Fournier de n’avoir pas eu des fils « comme les autres », ce qui est magnifié c’est le lien idéal que Jean-Louis Fournier aurait aimé avoir avec ces fils. On retrouve en effet ce sentiment exprimé très souvent comme dans cette litanie :  « Si vous étiez comme les autres, je vous aurais conduits au musée (…). Si vous étiez comme les autres, je vous aurais offert des disques de musique classique (…). Si vous étiez comme les autres, je vous aurais offert plein de livres (…) » décline-t-il. A la lecture de ces pages, on se prend à penser que plus qu’un livre sur le handicap, c’est un livre sur la paternité, la paternité idéalisée, tandis que le véritable héros ce ne sont pas Mathieu et Thomas, mais Jean-Louis Fournier lui-même. La litanie s’achève d’ailleurs ainsi : « Si vous étiez comme les autres, j’aurais peut-être eu moins peur de l’avenir » et quelques pages plus loin on trouve cette formule aussi belle que terrible non pas seulement sur le handicap, mais aussi sur le vrai sens de la paternité : « Si les enfants ont besoin d’être fiers de leur père, peut-être que les pères pour se rassurer, ont besoin de l’admiration de leurs enfants ».

« Bien sûr que je suis jaloux »

Evoquant le prix décerné au livre de Jean-Louis Fournier, l’une des dames du Femina, Claire Gallois a commenté : « Les lecteurs semblent y trouver beaucoup de bien dans une période difficile et morose ; comme le dit son auteur, le livre est devenu un antalgique ». Il conviendrait cependant de savoir pour quel type de lecteur cet antalgique est recommandé. Les personnes qui n’ont pas d’enfant handicapé tentent souvent de se déculpabiliser (et de se rassurer) en imaginant qu’il est toujours un moment où la douleur et les regrets s’atténuent. C’est une leçon de vérité et un démenti violent qu’apporte le livre. Il y est en effet au contraire très clairement question par exemple du désir de mort qu’entraîne la naissance d’un (et qui plus est de deux) enfant handicapé. « Où on va papa ? (…) On va en Alaska. On va caresser les ours. On se fera dévorer. On va aux champignons. On va cueillir des amanites phalloïdes et on fera une bonne omelette » a envie de répondre Jean-Louis Fournier à son fils Thomas qui ne sait pratiquement prononcer que cette phrase, qui devient au fil du livre une véritable question philosophique. Le livre de Jean-Louis Fournier ne cache pas non plus la forte jalousie qui assaille les parents d’enfants handicapés : « Chaque fois que je reçois un faire part de naissance, je n’ai pas envie de répondre, ni de féliciter les heureux gagnants. Bien sûr que je suis jaloux. Je suis surtout agacé après. Quand, quelques années plus tard, les parents béats et tout confits d’admiration me montrent les photos de leur adorable enfant. Ils citent ses derniers bons mots et parlent de ses performances. Je les trouve arrogants et vulgaires ». Ces phrases qui résonnent si durement pour qui n’a pas d’enfant handicapé apportent comme une véritable consolation à ceux qu'accable la culpabilité face à cette épreuve. « Chaque jour, je reçois quatre ou cinq lettres splendides » a ainsi confié l’auteur lundi à l’hôtel Crillon alors que lui était remis le prix. Quelques semaines auparavant, le Monde affirmait que de nombreux médecins écrivent à Jean-Louis Fournier qu’ils « conseillent le livre à tous les parents ».

Tendresse et poésie

C’est sans doute en effet pour les médecins un très bon moyen d’assurer à des familles effondrées que leurs sentiments de colère, de « fin du monde » comme l’écrit Jean-Louis Fournier sont légitimes. Le livre apportera également à ces parents l’occasion de sourire, tout particulièrement lorsque l’auteur dénonce avec une pointe acerbe l’absurdité de certaines situations. Ce sont les lignes où il évoque sa lassitude, la stupidité du regard des autres ou encore de la vie quotidienne, irrémédiablement détruite et solitaire, tels ces Noëls où l'on offre chaque année les mêmes cadeaux (des petites voitures et des cubes pour des adolescents) devant l'étonnement des marchands de jouets. Mais aussi, celles où sont drôlement racontés l’exonération de la vignette automobile en cas de handicap (quelle étrange compensation !), le droit de vote accordé à ces enfants incapables de lire ou encore la carte d’invalidité délivrée « à titre définitif » par un « commissaire de la République, qui ne se fait aucune illusion sur leur évolution ». Mais, l’humour de Jean-Louis Fournier ne nous a pas paru aussi détonnant que le promettait la critique et parfois à la limite du mauvais goût, comme dans ce passage : « Dans l’IMP où sont placés Thomas et Mathieu, il y a un enfant cambodgien. Ses parents ne parlent pas très bien le français (…). Ils contestent toujours avec force le diagnostic du médecin. Leur fils n’est pas mongolien, il est cambodgien ». Plus que l’humour, c’est la tendresse qui affleure dans de nombreuses pages qui rend le livre attachant. « J’espère quand même que, mises bout à bout, toutes leurs petites joies, Snoopy, un bain tiède, la caresse d’un chat, un rayon de soleil, un ballon, une promenade à Carrefour, les sourires des autres, les petites voitures, les frites… auront rendu le séjour supportable ». On se souviendra également de ces minutes où Thomas comprend qu’il fait rire ses parents en tentant d’enfiler un pull par un minuscule trou et non par l’encolure, la lettre écrite après la mort du fils aîné, ou encore la description d’une après-midi à l’IMP où les enfants jouaient avec une colombe. La poésie n’est ici pas loin : « Il y a dans l’atelier une sorte de paix, peut-être à cause de la colombe. Il arrive qu’elle se pose sur la table ou mieux sur l’épaule d’un enfant. On pense à Picasso, à l’Enfant à la colombe ». On se plait alors à penser que c’est la poésie, plus que l’humour qui permet parfois à l’auteur de mettre du baume sur cette « erreur judiciaire » et qui lui aura permis de décrocher un prix… avant tout littéraire !

A.H.

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