J. LEVANG *, F. EYGONNET **
*CCA, service de dermatologie, CHU de Besançon
**Médecin généraliste libéral, Besançon
La dépigmentation volontaire (DV) est une pratique par
laquelle un individu s’emploie à diminuer la pigmentation
physiologique de sa peau par l’usage cosmétique de produits
dépigmentants. Elle est également appelée dépigmentation
artificielle ou sauvage. En Afrique, la DV est diversement nommée
selon les pays : au Sénégal, il s’agit du xessal (mot dont
l’origine serait le « décapage », en arabe) ; le tcha-tcho au Mali
(du mot bambara « bigarré ») ; le maquillage au Congo. Le nom de
cette pratique reprend souvent directement le nom d’une marque de
produit très utilisée : c’est le cas à Mayotte, où la pratique
s’appelle pandalao.
Une pratique en expansion
Apparue à la fin des années 50, la dépigmentation volontaire
s’est considérablement développée. Elle est devenue un véritable
phénomène de mode touchant essentiellement les femmes de peau noire
d’Afrique et des pays occidentaux, mais aussi celles à peau plus
claire d’Asie et du Moyen- Orient. Pourtant, cette pratique est
méconnue, et peu d’études lui ont été consacrées. En Afrique de
l’Ouest, la prévalence d’utilisatrices de dépigmentants dans la
population féminine est élevée et estimée entre 25 % à Bamako (1)
et 59 % à Lomé (2). Malheureusement, les produits employés,
essentiellement les dermocorticoïdes et l’hydroquinone, peuvent
être à l’origine d’effets secondaires sévères. La DV serait apparue
avec la première production de dépigmentants à l’hydroquinone aux
États- Unis en 1955. Elle aurait d’abord été pratiquée par les
Afro-Américains et les Africaines d’Afrique du Sud, deux pays où la
ségrégation raciale est alors en vigueur. Les premières
descriptions dermatologiques de la DV datent du début des années
70, mais le phénomène s’est surtout considérablement étendu ces
vingt dernières années : la DV est pratiquée en Asie (Inde), au
Moyen-Orient, sur tout le continent africain, aux Antilles, aux
États-Unis et en Europe. La DV, en pleine expansion depuis les
années 80, est pratiquée quasi exclusivement par les femmes,
préférentiellement entre 15 et 45 ans (3). La presse africaine
grand public dénonce cette pratique chez des célébrités du monde
artistique ou politique, illustrant l’extension du phénomène dans
les couches sociales très élevées.
Le phénomène s’est étendu
ces 20 dernières années à tous les continents.
Un marché florissant et opaque
D’innombrables produits dépigmentants sont recensés, mais les
connaissances sur leur composition sont limitées car les produits
sont souvent déconditionnés, leur étiquetage est mensonger, les
contrefaçons sont légion… Obtenir des informations des producteurs
et distributeurs est difficile, ceux-ci protégeant leurs intérêts
commerciaux, contrariés par la législation de plus en plus sévère
dans certains pays. La Gambie, par exemple, a décidé l’interdiction
complète des produits dépigmentants. La DV y est officiellement
interdite, et les contrevenantes encourent des amendes, le renvoi
de la fonction publique…, mais cette pénalisation est notoirement
inefficace. La DV alimente des circuits de contrebande
internationaux aboutissant à des marchés parallèles(3). Les
produits peuvent être fabriqués dans des pays à la législation
souple, ou aux contrôles inefficaces (Inde, Nigéria…), mais aussi
dans des pays occidentaux censés contrôler leur production, comme
la France, ou le Royaume- Uni. Les produits terminent sur les
étalages d’un marché africain, à la sortie d’une bouche de métro
parisien, dans le quartier de Château- Rouge, ou cachés derrière le
comptoir d’un magasin « exotique ».
Les produits sont souvent
déconditionnés, leur étiquetage est mensonger, les contrefaçons
sont légion.
Les dermocorticoïdes
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Acné secondaire à la dépigmentation
volontaire chez des Mahoraises.
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Les dermocorticoïdes sont apparus en 1952 avec la démonstration
par M.B. Sulzberger et V.H. Witten de l’efficacité de
l’hydrocortisone topique sur les dermatoses inflammatoires. L’effet
dépigmentant des dermocorticoïdes a été démontré en 1976 par J.-P.
Marchand et coll. (4) qui les ont testés sur des cobayes noirs. Les
dermocorticoïdes ne sont théoriquement disponibles que sur
prescription médicale, partout dans le monde. Certains, utilisés en
France pour la DV, proviennent du détournement de médicaments
(c’est le cas de Diprosone ®). D’autres sont des imitations
(Diprosone®, fabriqué en Inde). Mais la majorité sont uniquement
destinés au marché de la DV (Movate®, Civic®, Fashion Fair®…) et
seraient fabriqués en Italie, puis distribués dans de nombreux
pays. Les effets secondaires des dermocorticoïdes sont locaux et
généraux : localement, une atrophie cutanée est retrouvée avec une
prévalence inférieure à 10 % en 1998 à Lomé (2), et supérieure à 25
% au Sénégal en 2001 (5).
• Les vergetures corticoinduites qui se distinguent par leur
largeur, leur profusion et l’atteinte de zones inhabituelles, sont
présentes chez 40 % des patientes dans l’étude de A. Mahé et coll.
en 2003(6).
• Une hypertrichose du visage est notée chez 10 % des patientes
de A. Mahé et coll.(6).
• L’acné, dans l’étude de E. Raynaud et coll.(7), est présente
chez 19 % des femmes qui se dépigmentent contre 5 % des témoins. La
prévalence est plus élevée (44 %) dans la série de A. Petit et
coll.(8), mais ceux-ci tempèrent ce résultat puisque l’acné
représente le tiers des motifs de consultation dermatologique des
sujets noirs en région parisienne.
• La dermite péri-orale, complication classique des corticoïdes,
est rarement observée (< 5 %)(6,8). Appliqués dans la zone
péri-oculaire, les dermocorticoïdes peuvent favoriser cataracte et
glaucome.
• Les dermocorticoïdes, par leur effet immunosuppresseur,
favorisent les infections cutanées : E. Raynaud et coll.(7) notent
22 % d’infections bactériennes superficielles, et 22 % de mycoses
superficielles profuses (dermatophyties essentiellement) chez les
femmes se dépigmentant contre respectivement 1,2 % et 3,5 % dans le
groupe témoin. Ils rapportent également des cas de
dermohypodermites nécrosantes.
• Le passage systémique des corticoïdes peut être responsable
d’effets généraux graves. L’importance des risques dépend de la
surface traitée, de la topographie, de la fréquence des
applications, et de la puissance du dermocorticoïde employé. E.
Raynaud et coll.(7) ont comparé la prévalence du diabète et de
l’HTA chez des patientes hospitalisées à Dakar selon qu’elles
pratiquaient la DV ou non. Pour le diabète, le risque relatif
associé à la DV était de 3,63 si la DV était pratiquée depuis moins
de 10 ans, et de 6,48 si elle était pratiquée depuis plus de 10
ans. Pour l’HTA, le risque relatif était de 1,34 (DV < 10 ans)
et 2,65 (DV > 10 ans). Des cas d’insuffisance surrénalienne à
l’arrêt des dermocort icoïdes ont également été signalés(9), mais
aussi des cas d’ostéonécrose ou de crise aiguë hypertensive(3).
L’hydroquinone
L’hydroquinone est un dérivé phénolique, initialement utilisé
comme antioxydant du caoutchouc dans les usines de fabrication de
pneus : son pouvoir dépigmentant a été découvert fortuitement suite
à une dépigmentation des zones exposées à l’hydroquinone observée
chez les ouvriers noirs d’une fabrique en 1939.
L’hydroquinone a été par la suite produite sous forme de
topiques contre les hyperpigmentations pathologiques, et sous
formes de produits cosmétiques. Il s’agit du premier agent
dépigmentant commercialisé, mais sa vente est désormais réglementée
dans de nombreux pays. En Europe, la concentration d’hydroquinone
dans les cosmétiques était limitée à 2 % jusqu’en 2000, puis, à
partir de 2001, la vente de cosmétiques à base d’hydroquinone a été
interdite. Notons cependant que la production européenne perdure,
ces produits étant destinés à l’exportation (vers l’Afrique
essentiellement…). En France, l’hydroquinone est donc désormais
délivrée sous forme de préparation magistrale, sur prescription
médicale, et à un taux ne dépassant généralement pas les 5 %.
Certains pays africains, comme l’Afrique du Sud, ont des lois
encore plus restrictives puisque l’hydroquinone n’y est autorisée
que sur prescription et à une concentration inférieure à 2 %. Cette
limitation est notamment due au potentiel carcinogène de
l’hydroquinone in vitro(10), dont l’effet n’a jamais été démontré
par les études cliniques. Les produits cosmétiques à base
d’hydroquinone mis sur le marché africain sont innombrables et
échappent souvent à toute réglementation : parmi eux, certains
n’affichent pas leur concentration en hydroquinone, d’autres la
sous-estiment, certains producteurs mentionnent même sur
l’emballage l’absence d’hydroquinone alors qu’ils en contiennent à
forte concentration. En 2003, A. Mahé et coll.(6) ont trouvé dans
certains produits de Dakar une concentration de 8,7 %, et A.
Petit(3) rapporte une concentration de 16,7 % dans une crème saisie
par les douanes en France : il s’agissait d’une contrefaçon d’un
produit n’en contenant habituellement pas, le sérum Amiwhite®.
Les produits cosmétiques à
base d’hydroquinone mis sur le marché
africain sont innombrables et échappent souvent à toute
réglementation.
Les effets secondaires à l’application d’hydroquinone sont
essentiellement représentés par les dermites d’irritation, et
dermites eczématiformes (5 à 10 % des cas)(6), et les dyschromies,
fréquentes et parfois irréversibles, qui concernent plus de 25 %
des cas de DV(3,6).
• La dépigmentation vitiligoïde « en confettis » est de
prévalence variable, inférieure à 10 % dans l’étude de A. Mahé et
coll.(6), jusqu’à 18 % dans celle de A. Petit(3).
• L’ochronose exogène est une hyperpigmentation irréversible, en
nappes noires, au relief granuleux, touchant les zones
photoexposées. L’ochronose exogène ne survient généralement qu’en
cas d’utilisation prolongée. Sur l’ensemble des études récentes,
l’ochronose est présente chez 0 à 13 % des pratiquantes(5,6,7),
corrélée à la durée de la DV. Parfois, un cercle vicieux
s’installe, les femmes augmentant leurs applications pour faire
disparaître leurs lésions d’ochronose.
Les sels de mercure
Les sels de mercure exposent surtout au risque de complications
systémiques graves : néphropathies, encéphalopathie, atteintes
hématologiques, intoxications foetales(11). Ils ont donc été
retirés du marché dans de nombreux pays : en France depuis 1986, au
Kenya depuis 1990… et ne sont désormais qu’exceptionnellement en
cause dans les études sur la DV.
Les substances caustiques
Les substances caustiques détruisent l’épiderme partiellement ou
totalement, entraînant un décapage mécanique (abrasif) ou chimique
(produit acide, alcalin). Une fois l’épiderme décapé, un autre
produit est généralement appliqué afin de limiter la colonisation
du nouvel épiderme en croissance par les mélanosomes. Cette
technique très agressive, décrite dès 1976 par J.-P. Marchand et
coll.(12), fait appel à des substances variées : eau de Javel et
autres produits d’entretien, sable, ciment, désinfectants, jus de
citron, acide de batterie, etc. En 1989, J. Ondongo(13) décrit un
rituel de décapage chez les futures épouses congolaises qui doivent
présenter une peau très claire le jour du mariage, et subissent
donc une « réclusion » d’une semaine environ, pendant laquelle
elles ne sortent pas de chez elles : elles appliquent d’abord sur
l’ensemble du corps une préparation caustique. Une fois la peau
brûlée, un corps gras sert à retirer les croûtes d’épiderme nécrosé
: c’est le « rabotage ». Puis vient le « blanchissement » qui est
l’application d’un mélange contenant, entre autres,
dermocorticoïdes et hydroquinone. Ce rituel est pratiqué à d’autres
occasions importantes (deuils, baptême…), et peut s’étendre à toute
la famille qui fait « retraite » avant un événement social
important. Ces techniques anciennes semblent heureusement
aujourd’hui abandonnées.
Les rituels agressifs de
décapage et de blanchissement des femmes
à l’occasion d’événements importants semblent heureusement
aujourd’hui abandonnés.
Les cosmétiques éclaircissants
Les cosmétiques éclaircissants en vente libre contiennent
généralement des alpha-hydroxy-acides (AHA), communément appelés
acides de fruit, qui sont des acides carboxyliques naturels,
présents dans la pomme, le citron, le raisin… Leur action est
kératolytique, ils accélèrent donc simplement la desquamation
cutanée et sont associés à des principes hydratants. Ces produits
réglementés sont inoffensifs, mais plus onéreux et d’une faible
efficacité.
Conclusion
L’ampleur prise par la dépigmentation volontaire dans le monde
est considérable et pourtant méconnue. La DV est maintenant en
France, comme en Afrique, une réalité notoire. La pratique de la DV
doit ainsi être systématiquement recherchée chez les femmes à peau
foncée devant des dermatoses faciales compatibles avec
l’application de produits dépigmentants, particulièrement l’acné et
les dyschromies.
La dépigmentation
volontaire aurait d’abord été pratiquée par les
Afro-Américains
et les Africaines d’Afrique du Sud, deux pays où la ségrégation
raciale était alors en vigueur...
Références
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cosmétique des produits dépigmentants par les femmes de Bamako. Ann
Dermatol Venereol 1993 ; 120 : 870-3.
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709-13.
3. Petit A. La dépigmentation volontaire : réalités,
interprétations, résistances. DU de psychiatrie transculturelle,
Paris 13, 2005. 4. Marchand JP et al. Action dépigmentante des
dermocorticoïdes. Bull Soc Med Afr noire 1975 ; 20 : 68-73.
5. Del Giudice P, Pinier Y. The widespread use of skin lightening
creams in Senegal: a persistent public health problem in West
Africa. Int J Dermatol 2002 ; 41 : 69-72.
6. Mahé A et al. Skin diseases associated with the cosmetic use of
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; 148 : 493-500.
7. Raynaud E et al. Dépigmentation cutanée à visée cosmétique :
enquête de prévalence et effets indésirables, dans une population
féminine sénégalaise. Ann Dermatol Venereol 2001 ; 128 :
720-4.
8. Petit A et al. Skin lightening and its complications among
African people living Paris. J Am Acad Dermatol 2006 ; 55 : 873-8.
9. Perret KB et al. Freinage hypothalamo- hypophyso-surrénalien lié
à l’usage des cosmétiques dépigmentants au Sénégal. Bull Soc Pathol
Exot 2001 ; 94 : 249-52.
10. Services techniques et médicaux de l’INRS. Hydroquinone. Fiche
toxicologique N°159. Édition 1992.
11. Harada M et al. Wide use of skin lightening soap may cause
mercury poisoning in Kenya. The Science of the Total Environnement
2001 ; 269 : 183-7.
12. Marchand JP et al. Les accidents des pratiques de
dépigmentation cutanée cosmétique chez la femme africaine. Bull Soc
Med Afr noire 1976 ; 21 : 190-9.
13. Ondongo J. La pratique du Xessal (dépigmentation volontaire) au
Congo- Brazzaville : un exemple d’acculturation antagoniste. Étude
de clinique ethnopsychanalytique. Th : Psychologie, Paris
10-Nanterre, 1989.
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