Le couple âgé en souffrance

M. DURIEUX,

EHPAD Les Villandières, Maisons-Laffitte

 

Les couples, nous en voyons de nombreux en institution : couple parent enfant ou couple soignant-soigné ou couple de conjoints. C’est de ce couple que nous parlerons ici : le couple âgé homme-femme, uni depuis de longues années est en proie aux difficultés de son vieillissement et de la maladie de l’un des deux. C’est bien ce qui motive souvent leur entrée en institution. 

De quel couple et de quelle souffrance s’agit-il ? Si l’on interroge l’étymologie du couple, on trouve « copula » qui se définit par le « lien », la « liaison », la « chaîne », l’« union » et aussi par « copuler », « s’accoupler ». Le lien, c’est ce « qui sert à attacher, à nouer, ce qui maintient dans un état de dépendance étroite voire ce qui enchaîne », nous dit Le Petit Robert. Nous, nous parlons de lien à autrui, les psychanalystes parlent de lien à l’objet. Là, cela devient plus compliqué du fait des multiples
sens donnés à l’objet, en principe tout ce qu’une personne est susceptible d’investir dans sa vie. L’étymologie du mot « souffrance » est la « résignation », la « tolérance », la « patience », le fait de « supporter ».

Que penser du couple en souffrance ?

Alors, le couple en souffrance ? Est-ce celui qui endure les épreuves ou est peut-être en attente d’un devenir, ou qui persévère, qui tolère – on dit bien « souffrir la présence de quelqu’un » – ? Est-ce celui qui enfin s’apaise comme pour se préparer au mieux à la mort ? Ou bien est-ce celui qui lutte, se défend, nous fait entendre des fausses notes, des désaccords parfois violents, parce que chacun ressent l’autre comme une menace ? Difficile à dire. Difficile de parler de la souffrance et encore plus de l’évaluer, parce qu’elle nous renvoie à « des affects qui s’ouvrent sur le rapport à soi, à autrui, au sens, au langage, au questionnement », comme le disait le philosophe Paul Ricoeur.

Accueillir une plainte sans se croire obligé de répondre à une hypothétique demande

Dans un couple, quand des plaintes de l’un vis-à-vis de l’autre sont exprimées verbalement, elles sont souvent concises, comme filtrées par de la pudeur. En institution, les confidences sont rares comme pour nous rappeler que nous touchons à une histoire très intime. Quelles fonctions ont donc ces plaintes pour celui qui les exprime, quand l’autre est atteint par une maladie d’Alzheimer (celle que nous voyons le plus en établissement) ? Sont-elles signe d’une souffrance liée peut-être à une tentative de restaurer un lien avec l’autre, lien qui se délite, s’estompe, est en train de se rompre ? Sont-elles une tentative de réparer les dommages de l’expérience de la séparation avec l’autre ? En tout cas, elles ne sont pas forcément, comme nous l’interprétons parfois un peu vite, un appel à conseil, à la prise de position, à la décision, à des « il faut », « vous devriez »… Aussi est-il utile :

  d’avoir le souci de ne pas se retrouver dans le rôle de conseillère conjugale ;
  d’accueillir ce qui veut être dit, donné à voir, toujoursdans le même questionnement du mystère qui fait tenir un couple formé il y a plus de 60 ans.

Une relation « névrotico- complémentaire »

Le couple se fonde sur des alliances inconscientes plus ou moins névrotiques, et plutôt plus que moins ! Ces alliances qui nous émerveillent et nous font dire : « il a trouvé chaussure à son pied ! » Malgré les concessions, les renoncements, certaines formes de progression de chacun sur son propre chemin, il s’avère que les névroses ne s’améliorent pas spontanément avec l’âge. À cause des altérations physiologiques, des opportunités d’évolution plus rares et de toutes les blessures narcissiques qui favorisent le retour des angoisses, des peurs enfantines fantasmatiques. Le système des équilibres devient plus précaire quand la maladie de l’autre fait son entrée : comment alors vivre le changement de rôle dans le couple, passer d’une position passive à une position active, par exemple ? Tandis que l’un a toujours accepté de rester dans une situation de dépendance, comment l’autre peut accepter à son tour d’être assisté, de devoir être aidé ? Des réactions, qui sembleraient inadaptées, excessives entre deux conjoints, nous parlent souvent d’une relation névrotico-complémentaire qui est définie comme « l’heureuse » rencontre de deux problématiques personnelles, chacun essayant alors de maintenir sa survie psychique dans une tension de plus en plus forte.

Mémoire du couple

En institution de retraite, nous avons peu d’exemples de couples qui vivent encore ensemble. Mais bien sûr la plupart des vieillards, même s’ils sont aujourd’hui seuls, ont eu une vie de couple, une expérience de couple avec des deuils faits ou non faits, des histoires inscrites dans la mémoire qui peuvent ressurgir avec leur lot d’émotions. Ce n’est pas parce que les femmes sont seules que l’on ne peut les concevoir dans leur histoire en couple, comme cette vieille dame veuve depuis des années qui régulièrement cherche avec anxiété la sortie du service « pour aller, dit-elle, préparer le repas de son mari qui va bientôt rentrer ».

Accompagner un couple, c’est s’adapter à sa réalité qui ne sera jamais entièrement connue

Ainsi, accueillir un couple âgé en EHPAD, c’est accueillir son histoire qu’on ne connaîtra jamais intimement. C’est se préparer à accompagner ses contradictions, ses ambivalences, l’alternance de rapprochements et de rejets de l’un vers l’autre, comme autant de remaniements des désirs de chacun. C’est accepter que des couples ne puissent fonctionner que dans le conflit, ce qui est aussi une façon d’être bel et bien vivant. Il n’existe pas de norme de fonctionnement. Nous avons souvent beaucoup d’hypothèses qui nous permettent de mieux écouter, mieux ressentir, mieux comprendre ces couples. Leur apporter notre aide n’en est pas moins difficile, parce que nous ne savons pas grand chose de leur souffrance. Cette souffrance reste une affaire humaine très personnelle, mais pourtant bien réelle. C’est la mission des équipes de s’adapter à cette réalité.

Copyright © Len medical, Gérontologie pratique & médecine générale, avril 2009

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