Schizophrénie, génétique et « gènes-éthique »

Interrogation récurrente suscitant une étude américaine : « des phénotypes à dimension héréditaire -modeste à modérée- peuvent-ils affiner notre connaissance d’une maladie comme la schizophrénie où la dimension génétique est plutôt élevée (environ 70 à 85 %) ? »

Répondant par l’affirmative, les auteurs soulignent que l’association de cette maladie à un contexte héréditaire relativement important n’implique pas pour autant l’existence d’un gène unique de susceptibilité. Car il semble au contraire que le déterminisme génétique de la schizophrénie procède plutôt de l’effet cumulatif de plusieurs gènes de portée modeste, avec des caractéristiques différentes sur l’expression phénotypique, parfois discrète. Projet de collaboration ambitieuse entre cliniciens et généticiens, le défi consiste alors à évaluer quels sujets risquent de « partager une variante génétique spécifique augmentant leur sensibilité à la schizophrénie ». En d’autres termes, il s’agit de préciser des facteurs de “familialité” propres à cette affection, c’est-à-dire la transmission intra-familiale de phénotypes en rapport présumé avec certains gènes. Notamment, dans le modèle neurodéveloppemental de la schizophrénie, ceux régulant le développement embryonnaire (gènes homéogènes) par l’orchestration précoce de l’élaboration spatiale (plan de construction) et temporelle (échelonnement des séquences) des diverses structures cérébrales.

Cette étude analyse 73 indicateurs (prodromes ou symptômes ainsi que des éléments d’anamnèse remontant à l’enfance ou à l’adolescence, comme par exemple des troubles de la socialisation ou des performances scolaires) avec l’ambition de déterminer les principaux facteurs pouvant décrire les relations entre ces indicateurs, afin d’examiner leur éventuelle dimension familiale. S’appuyant largement sur l’analyse statistique (en particulier les ressources logicielles du projet openS.A.G.E, Statistical Analysis for Genetic Epidemiology) [1], cette démarche évalue l’héritabilité de ces facteurs et « l’éventuelle caractérisation de sujets connus pour partager un marqueur génétique augmentant leur susceptibilité à la schizophrénie ».

Les auteurs retiennent surtout 9 facteurs de familialité, certains classiques (intuitions délirantes, hallucinations, désorganisation de la pensée, troubles affectifs, symptômes négatifs), d’autres moins connus (prodromes, facteur schneidérien, retentissement sur la scolarité, troubles de la sociabilité dans l’enfance ou l’adolescence). Le « facteur schneidérien » est ainsi nommé en référence au psychiatre allemand Kurt Schneider (dont les idées ont inspiré notamment le DSM) [2] car il recouvre des indicateurs historiquement reconnus par cet auteur comme les caractéristiques essentielles de la schizophrénie. Ces « symptômes du premier rang » (first-rank symptoms) concernent par exemple les pensées en écho ou les délires d’influences.

Notons cependant une particularité de ces études américaines qui les rendrait illégales en France : indiquer dans le recueil des données l’origine ethnique et religieuse des patients, par exemple « Juif ashkénaze », « Juif séfarade », « Afro-américain »…

Cette question est d’autant plus sensible que les nécessités de l’enquête génétique imposent de préciser aussi ce type d’information pour les grands-parents des intéressés. L’exemple suivant montre qu’une telle démarche serait impossible en France. Vers 1990, dans un contexte de recherches comparables, mais pour une autre spécialité, l’Institut national d’études démographiques (INED) avait établi par généalogie « un lien entre une centaine de cas de glaucomes juvéniles et un couple décédé en 1495 ».

En bonne logique préventive, des médecins proposèrent alors de « rechercher les quelque 35 000 descendants vivants » (et connus) de ce couple de la Renaissance, menacés de cécité par une prédisposition génétique. Mais en s’appuyant sur la loi Informatique et libertés de janvier 1978, le Comité national d’éthique donna pourtant un avis défavorable à ce projet d’épidémiologie « interventionniste », malgré son intérêt indéniable !

[1] http://darwin.cwru.edu/sage/?q=node/2
[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Kurt_Schneider

Dr Alain Cohen

Référence
McGrath JA et coll. : Familiality of novel factorial dimensions of schizophrenia. Arch Gen Psychiatry 2009 ; 66 (6) : 591-600.

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