Les urgences : pour Patrick Pelloux, « ce qu’il faut changer, ce sont les mentalités »

Paris, le 11 août 2009. L’an dernier, un homme de 56 ans qui avait fait un malaise peu avant minuit ce 27 décembre à Massy-Palaiseau en région parisienne, était décédé sur les coups de 6h du matin à son arrivée à l’hôpital Lariboisière après avoir passé la nuit d’un hôpital à l’autre. L’homme, avait été pris en charge par le SAMU qui n’avait pu trouver de place en réanimation. La Ministre de la Santé avait alors demandé à l’IGAS de procéder à une enquête sur les conditions de prise en charge de ce patient.

Divergences d’appréciation médicale et dysfonctionnements organisationnels

Le rapport confidentiel de l’IGAS (Inspection Générale des affaires sociales) révélé par l’Association des médecins urgentistes (AMUF) il y a quelques jours, affirme qu’il n’y a pas eu de problèmes de lits comme la polémique l’avait laissé entendre à l’époque des faits. D'après ce rapport, un lit de réanimation disponible a en effet été trouvé 34 minutes après le début de la prise en charge par l’équipe du SAMU, mais deux divergences d’appréciation médicale successives (contestation de l’indication réanimatoire du malade puis demande de la réalisation d’une coronarographie avant l’admission en réanimation) et plusieurs dysfonctionnements organisationnels ont retardé l’hospitalisation en réanimation.

Coté dysfonctionnements organisationnels, sont pointés du doigt, la méthode artisanale de recherche des places disponibles par le SAMU, le cloisonnement des différents acteurs, et surtout la procédure du SAMU qui ne prévoit pas, en cas de divergence d’appréciation, de mettre systématiquement en relation téléphonique le médecin du SMUR, qui est au chevet du patient, avec le médecin hospitalier qui prend la décision d’admission. On peut aussi citer les standards des hôpitaux qui ne répondent pas, ou encore, « l’accueil » réservé aux patients transportés par le SMUR, avec des urgentistes perdus, cette nuit-là, dans les couloirs de Lariboisière à la recherche de la salle de coronarographie... 

Ce rapport précise également que « l’admission plus précoce du patient dans un service de réanimation n’aurait selon toute vraisemblance pas modifié, ni retardé l’issue fatale de la maladie ; le patient ayant bénéficié dès sa prise en charge à domicile de la plupart des techniques de réanimation disponibles dans les services de réanimation, et ceci d’une manière continue sans interruption jusqu’à son décès ». En particulier, l'arrêt cardiaque traité au service des urgences a été pris en charge "dans des conditions équivalentes à celles qui auraient été mises en oeuvre dans un service de réanimation" et une fois que la radiographie pulmonaire a confirmé le diagnostic de pneumopathie posé par le médecin du SMUR primaire, une antibiothérapie a aussitôt été administrée par voie veineuse.

Dix recommandations ont été rédigées sur cette escalade des dysfonctionnements. (Rapport en 2 parties à lire sur le site de l’AMUF : http://www.amuf.fr/)

« Un rapport politique »

Pour avoir un éclairage sur ce rapport et l’état des urgences aujourd’hui en France, nous avons interrogé le Dr Patrick Pelloux, médecin urgentiste et président de l’AMUF.

Jim : Que pensez-vous de ce rapport de l’IGAS ?

Patrick Pelloux : Ce rapport est pour moi un tournant de l’Inspection Générale. C’est un rapport politique qui permet à la ministre de la Santé de s’en sortir à bon compte. J’avais de l’estime pour l’IGAS et son importance, mais aujourd’hui plus du tout. Et puis ce rapport était confidentiel or la Ministre se doit d’avoir un objectif de transparence.

Jim : Les 10 recommandations formulées par les inspecteurs vous paraissent-elles pertinentes ?

Patrick Pelloux : C’est ridicule, on nous répète toujours les mêmes choses. Par exemple le système informatique, est totalement inopérant ! On nous dit qu’un monde merveilleux serait un monde où l’on sache à l’instant T combien on dispose de lits à tel endroit. Or, la région est vaste, les services d’urgences sont nombreux. Tout ça ne veut rien dire. La solution reste le téléphone en raccourcissant au maximum les délais mais là, il y a un problème, que l’AMUF dénonce depuis longtemps : ce sont généralement des étudiants en médecine qui répondent au téléphone, or il faut y placer une personne à responsabilité.

« Ce qui ne va pas, c’est une façon d’enseigner la médecine, et probablement de l’exercer »

Jim : Qu’est ce qu’il faut changer aujourd’hui ?

Patrick Pelloux : Ce qu’il faut changer, ce sont les mentalités. Le diagnostic aujourd’hui, c’est que le système des urgences est dépendant de ceux qui ont envie de travailler. N’importe quel réanimateur, s’il  ne veut pas prendre les malades, n’aura aucun compte à rendre.

Ce qui ne va pas, c’est une façon d’enseigner la médecine, et probablement de l’exercer. Aujourd’hui, ceux qui gèrent des services ne prennent plus de garde. Ils ont au mieux une vision des urgences des années 70. Mais chacun a une responsabilité. Il n’y a pas de médecin inférieur ou subordonné à un autre. Dans ce cas précis, c’était aux réanimateurs de prendre leurs responsabilités. Mais la mauvaise volonté des uns peut s’expliquer par le fait que les médecins ont une garde tous les 3 jours, ils ne tiennent pas. Et cela couplé au manque de moyens … Depuis 10 ans, l’AMUF dénonce le système d’orientation, la gestion des flux, c’est une honte totale ! Et c’est comme ça tous les soirs. Si vous allez à l’hôpital Lariboisière ce soir, vous serez accueillie par un vigile, comme dans une entreprise privée.


Propos recueillis par Fanny Borius le lundi 10 août 2009 par téléphone.

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Vos réactions (3)

  • Les patrons doivent prendre des gardes

    Le 11 août 2009

    C'est un vieux mandarin qui vous félicite de votre analyse. Les patrons doivent prendre des gardes. Ils en connaîtront les défauts d'efficacité sans s'attacher à "l'efficience" totalement inutile. Ils corrigeront, et les procédures bureaucratiques, et les jeunes collaborateurs sans formation clinique vraie, l'oeil rivé sur l'ordinateur ou l'annuaire.
    Continuez: ce que vous dites est dans l'intérêt des patients.
    Confraternellement
    C. Colette

  • Rapport IGAS urgence à propos d'un décés

    Le 13 août 2009

    Je ne connais pas grand chose aux Urgences mais PH depuis plus de 30 ans j'ai vu apparaître certaines dérives de pratiques de soins et en particulier "le syndrome de la patate chaude"
    Ne pas prendre en charge un ennui (ou simplement du travail) potentiel.
    On ne veut plus prendre "de risque" et ceci ne concerne pas que le médecin c'est parfois toute l'équipe qui répugne à la prise en charge (trop (?) de travail, fin de journées, etc.).
    Ce n'est pas qu'un problème d'organisation ou de formation, mais aussi un problème sociétal (les réglementations, les médias, la "justice") et d'éthique personnelle.
    La rétribution a l'activité des PH sera-t-elle une solution ? On peut en douter car ils ne sont pas les seuls concernés.

    G. Prévôt

  • Dante dans l'enfer des urgences

    Le 17 août 2009

    En guise d'introduction à ce débat sur les mentalités - ce qui risque d'être long - on pourrait utilement passer aux participant(e)s le film du cinéaste roumain Cristi Puiu :
    "La mort de Dante Lazarescu" ou "Dante dans l'enfer des urgences" comme le critique du Monde intitulait son article, en janvier 2006.
    Il citait d'ailleurs Patrick Pelloux pour ses combats.

    Michel Gazeau, médecin retraité

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