Grandeur et décadence d’un modèle

Professeur de psychiatrie à l’université de Boston (Massachusetts), S. Nassir Ghaemi publie un ouvrage ayant le même titre que son article du British Journal of Psychiatry,  « Grandeur et décadence du modèle bio-psychosocial ». Proposé par George Engel [1] en 1977, lequel s’appuyait notamment sur des précurseurs comme Adolf Meyer et Roy Grinker [2], ce modèle est considéré outre-Atlantique comme le « courant dominant » (mainstream ideology) de la psychiatrie contemporaine. Laquelle serait critiquée pour son aspect « trop biologique », occultant la dimension humaine, avec risque de dérive scientiste ou, du moins, de relégation des interventions psychosociales derrière le paravent de la médecine et de la pharmacologie.

Vu comme « antidote » à ce risque, le paradigme en question (dit bio-psychosocial) est censé tenir « le milieu de la route » entre les trois dimensions essentielles de la psychiatrie (organique, psychique et socioculturelle). Ce qui est en accord avec la recommandation d’Engel (1978) selon laquelle : « Il faut tenir compte des trois niveaux (biologique, psychologique et social). Aucune maladie, aucun patient, ni aucun contexte ne peuvent se réduire à un seul de ces aspects, toujours plus ou moins présents ». Mais cet arbitrage entre plusieurs courants ne parvient plus, semble-t-il, à endiguer la vague du « tout biologique » déferlant désormais sur la psychiatrie.

Pour SN. Ghaemi, l’apogée du modèle bio-psychosocial aux États-Unis coïncide avec « la notoriété du DSM-III, vers 1980, les avancées de la psychopharmacologie et le déclin de la psychanalyse ». A noter toutefois que dans cette synthèse bio-psychosociale, certains concepts psychanalytiques (comme les mécanismes de défense) sont préservés.

Mais en prônant une position éclectique, à mi-chemin de discours bien tranchés (biologique, psychologique ou social), ce modèle sécrète lui-même ses limites. Car paradoxalement, l’éclectisme se muerait en son contraire pour engendrer le dogmatisme, puisqu’en laissant chacun libre de suivre sa propre inclination, il n’impose aucun garde-fou contre un nouveau dogme ! Ce retournement d’une vertu en son contraire rappelle un aphorisme du philosophe Schelling (1795) où la revendication de liberté débouche sur la soumission : « Prouver ainsi précisément sa liberté, par la perte de sa liberté elle-même, et sombrer encore avec une proclamation de la volonté libre. »

Ce modèle conserve pourtant un atout : abordant le réel de manière globale (vision « holistique » [3]) par opposition à tout parti pris de spécificité (réductionnisme), il s’appuie sur l’idée que « plus, c’est mieux » : on aurait plus de chances de cerner la vérité en multipliant les perspectives, dans une meilleure approche de la complexité.

[1] http://en.wikipedia.org/wiki/George_L._Engel
[2] http://www.medscape.com/viewarticle/547497_2
[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Holisme

Dr Alain Cohen

Référence
Ghaemi SN : The rise and fall of the biopsychosocial model. Br Journal of Psychiatry 2009 ; 195 : 3-4.

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Vos réactions (1)

  • Améliorer la qualité de vie des personnes en souffrance

    Le 27 août 2009

    Je suis résidente en 3ème année de psychiatrie et comme presque partout au monde tel que cela a été signalé dans cet article, j'évolue hélas dans une école qui prône la biologie plus que tout autre aspect pour expliquer les différentes pathologies psychiatriques. Ayant choisi cette discipline par passion et amour profond de l'humain, j'ose espérer que celui-ci ne saura se faire oublier de notre pratique quotidienne. J'ai donc été à la fois séduite et surprise par la lecture du résumé de cet article qui montre en filigrane le piège, si j'ose dire, de ce modèle tant prêché par les contemporains. Je vous livre ainsi ma réaction à chaud : je crois qu'il faut y croire vraiment et être comme l'a dit un de mes maîtres un "catch-all" afin d'améliorer la qualité de vie des personnes en souffrance. N'est-ce pas là notre but ultime ?

    Sanae Bono

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