Philippe BRENOT,
DIU de sexologie, université Paris V
Les sensations intimes sont toujours affaire d’éducation,
apprentissage dès l’enfance du toucher, et d’être touchée, par
l’autoérostisme, apprentissage progressif des relations sexuelles
par soi-même, puis avec un ou une partenaire. Ces sensations sont
un signal d’acceptation du contact et un témoin de l’échange de
perceptions entre deux partenaires. Mais lorsqu’elles font défaut,
on peut penser à un refus défensif des sensations dans la mesure où
elles mobilisent trop d’émotions difficiles à
accepter.
L’anesthésie vaginale
On a pu parler d’une réelle anesthésie vaginale lorsqu’une femme
dit ne jamais rien ressentir « dans cette région »,
c’est-à-dire ni douleur ni plaisir. On pourrait y associer les
sensations négatives qui recouvrent le mode d’évitement : « je
ne ressens que de la douleur et de la gêne », affirmation qui
permet de ne pas investir cette région d’autres sensations,
c’est-à-dire de plaisir. La première cause d’insensibilité peut
être pensée dans ces termes : « je ne ressens rien pour éviter
de trop ressentir, plaisir ou douleur », et en premier lieu
penser à un abus sexuel dans l’enfance ou à des rapports contraints
ou non désirés à l’adolescence ou plus tard. Le trauma sexuel
s’accompagne en effet souvent d’un mécanisme défensif d’oubli qui
permet de refouler fortement le souvenir traumatique. C’est ainsi
que de nombreuses femmes, ayant vécu un inceste ou une agression
sexuelle, pourront n’en avoir aucune trace consciente, sinon
parfois l’impression très confuse « qu’il s’est peut-être passé
quelque chose » ou la sensation d’être mal vis-à-vis d’une
personne parce « qu’il s’est peut-être passé quelque chose avec
elle ». Attention cependant à ne pas forcer le souvenir par
des suggestions du médecin ou du thérapeute. Une impression confuse
n’est pas un souvenir ni une conviction. Trop souvent, et à la
suite de notre meilleure connaissance des agressions sexuelles de
l’enfance, certains « psys » voudront absolument trouver une cause
explicative. Le rappel du souvenir doit être très prudent en
évitant d’induire quoi que ce soit et en parlant toujours au
conditionnel, car on n’est jamais sûr de ce qui peut être évoqué.
C’est toute la question des souvenirs traumatiques infantiles que
Freud, pendant très longtemps, a attribué à des fantasmes, puis à
des réalités, et en définitive a conclu qu’ils étaient
majoritairement des fantasmes car, nous le savons aujourd’hui, il
craignait inconsciemment, en parlant de réalité, de condamner son
père qui avait vraisemblablement eu des attouchements avec l’un de
ses fils ! Cette opinion freudienne semble encore faire autorité
chez certains, pour qui ces souvenirs sont en grande partie des
fantasmes, mais c’est aussi un alibi protecteur des agresseurs, qui
sont en général des hommes.
Conduite à tenir
Devant cette question difficile, il est important que nous ne
négligions pas les allégations que peuvent nous confier les
patientes, mais que nous ne les amplifions pas non plus. On ne
parle jamais facilement d’une difficulté infantile, car on ne parle
jamais spontanément de sa sexualité. C’est à nous, médecins,
cliniciens, gynécologues d’apprendre à poser directement cette
question : « Avez-vous vécu quelque chose de difficile au plan
sexuel dans l’enfance ou l’adolescence ? » Il faut ensuite
laisser réellement un temps de silence pour permettre la réponse.
La plupart du temps, elle sera évidente : « Non, je n’ai pas
connu cela ». Pour d’autres, elle pourra sembler étonnante : «
Oui, comment le saviez-vous, j’ai vu un thérapeute pendant
longtemps, il ne m’a jamais demandé ! » Car à cette question
directe, 10 à 20 % des sujets peuvent répondre de façon positive,
alors qu’ils n’en auraient jamais parlé spontanément. Il est enfin
important d’être prudent avec cette confidence dont nous sommes
alors dépositaires, c’est-à-dire évaluer l’importance qu’elle a
dans le vécu actuel et nous interdire de faire des liens très
directs même avec une pathologie évidente. Si cela semble lourd à
vivre pour la personne, il faut l’orienter vers un thérapeute
(plutôt sexologue) qui a l’habitude d’accompagner ce type de
souvenir douloureux. Nous devons donc toujours être prudents, mais
ne jamais esquiver la réalité des contraintes sexuelles qui sont
nombreuses et fréquentes.
Copyright © Len medical, Gynecologie pratique, décembre 2009