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Cicatrisation muqueuse endoscopique : un nouvel objectif thérapeutique dans les MICI ?

Publié le 26/01/2010 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

X.TRETON, Y.BOUHNIK,

Université Paris VII, Hôpital Beaujon, Clichy

 

Depuis une dizaine d’années, l’arsenal thérapeutique des MICI a été enrichi par l’arrivée des anticorps anti-TNFα. Ces traitements permettent d’obtenir non seulement une réponse clinique rapide, mais aussi une cicatrisation endoscopique des lésions. L’intérêt de cicatriser les lésions muqueuses semble devenir un enjeu d’avenir dans la prise en charge des MICI, laissant entrevoir la possibilité d’inverser durablement le cours évolutif de la maladie.

Les stratégies classiques de traitement des maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI) reposent sur une escalade dans l’intensité des traitements. Cette stratégie, dite « stepup », est actuellement encore recommandée, notamment par les récents consensus européens du groupe ECCO (European Crohn’s and Colitis Organization). Pourtant, cette attitude thérapeutique de recours tardifs aux traitements immunosuppresseurs n’a pas permis de modifier le cours évolutif des MICI vers l’apparition des complications (fistules, sténoses).

Pas de consensus pour définir la cicatrisation endoscopique

La plupart des travaux sur le sujet utilisent des critères différents pour parler de cicatrisation muqueuse endoscopique. Les premiers travaux belges la définissait par l’absence de toute ulcération, sur l’ensemble des segments coliques et iléaux examinés, chez un patient ayant au préalable au moins un segment colique ou iléal siège d’ulcération(s). Dans ce cas, la présence de lésions moins sévères, comme la fragilité muqueuse, l’aspect granité, l’érythème, n’était pas incompatible avec le statut de « cicatrisation muqueuse endoscopique ». Dans d’autres cas, les définitions reposent sur des scores endoscopiques bas (CDEIS, SES, MAYO). À l’exception de quelques études, la corrélation avec l’étude de l’infiltrat inflammatoire histologique n’est pas précisée.

Capacité des traitements à induire une cicatrisation au cours de la maladie de Crohn

Si les différents traitements disponibles ont une efficacité de durée variée sur les symptômes, ils n’ont pas tous d’effet sur la cicatrisation muqueuse. Ainsi, les corticoïdes, même utilisés à forte dose et de façon prolongée, n’induisent une amélioration endoscopique que chez 30 % des patients en rémission clinique. On peut supposer que l’absence de cicatrisation muqueuse sous corticoïdes peut être en partie liée à l’effet antiprolifératif de ces traitements, freinant de ce fait la régénération tissulaire. En revanche, l’azathioprine a été associée à une cicatrisation muqueuse endoscopique et histologique, iléale (40 % des patients) et colique (70 % des patients). Les anti- TNFα (figure 1) ont été les premiers traitements à permettre une cicatrisation spectaculairement rapide. Ainsi, un essai contrôlé randomisé publié en 1999 a évalué, chez 30 patients atteints de MC réfractaire, l’effet à court terme d’une seule perfusion d’infliximab (IFX) ou de placebo.

Figure 1. Cicatrisation des lésions endoscopiques
de maladie de Crohn après infliximab.
 

À 4 semaines, 95 % des ulcérations rectosigmoïdiennes et plus de 75 % des ulcérations de l’iléon, du côlon droit et du transverse, avaient disparu. Plus récemment, l’analyse d’un sous-groupe de patients inclus dans l’essai ACCENT1, suivis par endoscopie à l’inclusion, puis à 10 et 54 semaines, a été publiée. Pour mémoire, dans l’étude ACCENT1 évaluant l’efficacité de l’IFX en entretien, seuls les patients répondeurs après une première perfusion étaient randomisés en 3 bras : placebo, IFX toutes 8 semaines à 5 mg/kg ou 10 mg/kg. À 54 semaines, le taux de cicatrisation endoscopique complète était significativement plus élevé chez les malades traités en entretien toutes les 8 semaines, comparativement à ceux traités de façon épisodique (50 % vs 7 %, p = 0,007). Cette efficacité semble être partagée par les anti-TNFTNFα de dernière génération. En effet, il a été montré que le certolizumab-pegol permettait d’obtenir à 10 semaines, une diminution de 44 % du score endoscopique CDEIS. Toutefois, les comparaisons d’efficacité entre les différents anti-TNFα pour induire une cicatrisation muqueuse sont impossibles en raison de l’absence d’homogénéité des critères endoscopiques retenus dans les différentes études.

Rectocolite hémorragique

Au cours de la rectocolite hémorragique (RCH), la cicatrisation, ou du moins l’amélioration endoscopique des lésions, est plus facilement obtenue qu’au cours de la maladie de Crohn (MC). Ceci est probablement dû au caractère superficiel des lésions inflammatoires de la RCH par opposition aux lésions profondes, parfois transmurales, pouvant atteindre la graisse péri-intestinale, observées dans la MC.

Au cours de la RCH, la cicatrisation est plus facilement obtenue qu’au cours de la MC.

Ainsi, les dérivés salicylés (5 ASA) en traitement topique ou général permettent habituellement une amélioration endoscopique, voire une cicatrisation histo - logique. Comme au cours de la MC, les corticoïdes ne sont pas efficaces en traitement d’entretien de la RCH, et ne permettent pas d’obtenir des cicatrisations prolongées. La ciclosporine, réservée au traitement des formes particulières que sont les colites aiguës graves au cours desquelles les lésions histologiques observées sont profondes, permet d’obtenir en cas de succès clinique, une amélioration rapide des lésions histologiques. L’IFX a été évalué dans les essais ACT1 et ACT2 avec des taux de cicatrisation endoscopique complète de 60 % à 8 semaines, 50 % à 30 semaines et 46 % à 54 semaines. Les anti-TNFα s’affirment également dans la RCH comme des traitements efficaces en termes de cicatrisation muqueuse.

Cicatrisation muqueuse et évolutivité des MICI

Les études évaluant l’impact de la cicatrisation endoscopique sur le cours évolutif des MICI commencent à émerger. Une étude norvégienne récente portant sur le suivi d’une large cohorte de 227 MC et 513 RCH durant 5 ans, avant l’ère des anti- TNF, a montré que la cicatrisation endoscopique obtenue 1 an après le diagnostic initial diminuait significativement le risque de colectomie à 5 ans en cas de RCH (RR : 0,22, IC95 % : 0,06- 0,79). Pour la MC, la cicatrisation endoscopique à 1 an du diagnostic initial était également associée à une réduction du recours à la chirurgie à 5 ans, mais sans atteindre la significativité. Dans les analyses secondaires de l’essai ACCENT1, il a été montré que le traitement d’entretien régulier (qui permettait d’obtenir le meilleur taux de cicatrisation endoscopique complète) était associé à une réduction significative des hospitalisations ultérieures (p = 0,05) et également du recours à la chirurgie, en comparaison avec l’utilisation de l’IFX à la demande. Les patients pour lesquels une cicatrisation complète endo - scopique était observée au cours du suivi de l’essai ACCENT1 étaient moins souvent réhospitalisés, comparativement aux patients non cicatrisés (18,8 % vs 28 %, p = NS). Dans l’étude STORI du GETAID, évaluant le devenir des patients ayant interrompu un traitement par IFX, la présence de signes d’activité endoscopique minime, marquée par un CDEIS ≥2 au moment de l’arrêt de l’IFX, a été montrée comme étant un facteur indépendant de rechute. La meilleure preuve de l’utilité du concept de cicatrisation muqueuse comme objectif thérapeutique en soi, est probablement fournie par l’analyse à long terme de l’essai « step up/top down ». Dans ce travail, 73 % des patients traités dans le bras « topdown » (IFX et immunosuppresseurs combinés d’emblée, puis arrêt de l’IFX), contre seulement 30 % des patients du bras « stepup » atteignaient une cicatrisation endoscopique à l’issue de 2 ans (figure 2). Celle-ci était définie par un score endoscopique SES (simplified endoscopic score) de 0. L’extension du suivi a montré que 68 % des patients cicatrisés à 2 ans (SES à 0) restaient en rémission à 4 ans contre seulement 35 % des patients ayant des lésions endoscopiques à 2 ans (SES entre 2 et 9), p = 0,0004. En d’autres termes, une rémission endoscopique est clairement associée à un meilleur taux de rémission à long terme.

Une rémission endoscopique est clairement associée à un meilleur taux de rémission à long terme.

Rémission clinique vs cicatrisation endoscopique

Si l’obtention d’une cica trisation muqueuse semble diminuer le risque de rechute à moyen terme, il faut néanmoins souligner la mauvaise corrélation entre cicatrisation endoscopique et rémission clinique. En effet, dans plusieurs études, on remarque que parmi les patients ayant une cicatrisation muqueuse endoscopique, moins de 50 % répondent aux critères de rémission clinique (score de CDAI < 150 points). Ce constat paradoxal (« être cicatrisé et avoir néanmoins des symptômes de poussée évolutive ») peut avoir plusieurs explications :

– la variabilité des définitions de la cicatrisation muqueuse endoscopique ;
– le fait que les scores cliniques d’activité des MICI (CDAI, Harvey-Bradshaw, etc.) reposent, en partie, sur des critères subjectifs (comme le ressenti de l’état général, l’intensité des douleurs, etc.) pouvant majorer faussement l’activité en cas de troubles fonctionnels associés ;
– une définition purement endoscopique de la cicatrisation n’est peut-être pas suffisante, elle peut méconnaître une inflammation muqueuse histologique résiduelle, ou bien des lésions inflammatoires pariétales (inflammation de la graisse péridigestive au cours de la maladie de Crohn).

Parmi les patients ayant une cicatrisation muqueuse endoscopique,
moins de 50 % répondent aux critères de rémission clinique.

Vers une évolution des pratiques ?

Aujourd’hui, même les traitements les plus puissants permettant d’obtenir une cicatrisation endoscopique rapide, comme la ciclosporine et l’IFX, ne sont que suspensifs. Ainsi, est-il fréquent de voir réapparaître les lésions inflammatoires, au même endroit, après l’arrêt de ces traitements.

Figure 2. Essai « step-up/top-down » (d’après D’haens et al. Lancet 2008) 

Utilisés comme ils le sont actuellement , c’est-à-dire tardivement, en cas de maladie corticodépendante et souvent résistante aux immunosuppresseurs, les anti- TNFα n’ont pas permis de modifier le cours évolutif des MICI. Les résultats à long terme de l’étude « step-up/top-down » plaident pour une utilisation plus précoce de ces traitements, mais d’autres études de stratégies sont nécessaires pour entériner cette pratique. Par ailleurs, des travaux récents suggèrent que l’inflammation muqueuse résiduelle histologique au cours de la RCH est associée à un risque accru de développer un cancer colique à plus long terme (OR : 4,7 ; p < 0,001). Ceci renforce l’intérêt d’obtenir une cicatrisation histologique prolongée au cours des MICI. Mais l’intérêt d’une utilisation précoce d’anti-TNFα, associés ou non aux immunosuppresseurs, est à mettre en balance avec les risques infectieux et néoplasiques associés à ces traitements.

L’intérêt d’une utilisation précoce d’anti-TNFα, associés ou non aux immunosuppresseurs,
est à mettre en balance avec les risques infectieux et néoplasiques.

Conclusion

L’obtention d’une cicatrisation muqueuse endoscopique semble être un objectif important dans la prise en charge des MICI, car elle a été associée à une évolutivité meilleure à court et moyen termes. La question pratique de savoir s’il faut intensifier le traitement chez un patient asymptomatique qui présente des lésions endoscopiques persistantes n’est cependant pas encore tranchée. Il persiste d’autres interrogations : comment obtenir une cicatrisation prolongée, puisque les traitements actuels, tels qu’ils sont utilisés ne sont que suspensifs ? L’utilisation précoce de bio - thérapies dans l’histoire des MICI, permettra-t-elle une cicatrisation prolongée et une modification du cours évolutif de ces pathologies ? Si oui, pourra-t-on alors envisager d’interrompre le traitement ? Des études sont donc nécessaires pour améliorer encore les stratégies thérapeutiques des MICI.

Références

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