E. LEJOYEUX,
Université Paris VII
Existe-t-il des modes en orthodontie ? Avance-t-on ou
fait-on resurgir des idées anciennes ou des techniques abandonnées
? Les questions fondamentales posées dès les débuts de
l’orthodontie sont-elles remises périodiquement sur le métier faute
d’avoir trouvé une réponse définitive et satisfaisante ? Il faut
constater que le cours des idées est fluctuant, car il est soumis à
l’émergence de personnalités alliant ingéniosité et imagination
mises au service d’un goût du progrès et de
l’innovation.
Pendant les trente dernières années, l’orthodontie française a
été dominée assez largement par la personnalité du Pr Julien
Philippe(1). Les rappels historiques sont puisés dans le livre
qu’il a consacré à l’Histoire de l’orthodontie (2).
Quelques rappels historiques
L’orthodontie de 1900 à 1940
L’orthodontie d’avant la Seconde Guerre mondiale est influencée
par les travaux de W. Roux et J. Wolff, qui conduisent à penser
qu’il est possible de faire grandir les mâchoires en augmentant
l’activité fonctionnelle. Les dysfonctions et les parafonctions
prennent de plus en plus d’importance en tant que facteurs
étiologiques et aussi comme responsables des récidives observées.
Sur le plan thérapeutique, la période est largement marquée par le
refus des extractions dentaires, le recours à la myothérapie et à
la rééducation des fonctions. En France, Pierre Robin développe à
partir de 1922 une conception fonctionnelle qui repose sur la
définition des grands syndromes de la « glossoptose », et
aboutira à la fabrication d’un appareil appelé « monobloc
». Il corrige l’étroitesse du maxillaire et oblige la mandibule à
rester dans une position avancée où elle trouve des rapports
normaux avec la mâchoire supérieure, augmentant ainsi l’espace pour
la langue qui peut s’avancer et libérer le carrefour pharyngé
appelé « confluent vital » pour favoriser la ventilation
nasale (figure 1).
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Figure 1. Le « monobloc » et
la tétée orthostatique de P. Robin.
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Parallèlement, les techniques fixes se développent aux
États-Unis et commencent à être diffusées en Europe où la majorité
des praticiens préfère des appareils amovibles en vulcanite qui
permettent l’expansion et corrigent les malpositions…
La seconde moitié du XXe Siècle
À partir de 1940, le développement d’une technique de
radiographie à distance, la téléradiographie, permettant la
superposition des clichés d’un même sujet dans le temps, laisse à
penser que la croissance de la face est génétiquement déterminée.
Le type facial et le type musculaire semblent fixés dès la
naissance et ne changent plus au cours de la croissance de la face,
dont les dimensions s’accroissent mais les proportions se
maintiennent. Même le jeu fonctionnel semble génétiquement
déterminé. Les travaux de l’école anglaise ruinent la confiance
dans les exercices musculaires, la rééducation et les appareils
fonctionnels. Si le traitement n’agit pas au-delà de la zone
alvéolaire, il devient impossible de réduire les décalages des
bases squelettiques. Il faut donc les compenser au niveau des
arcades. Le recours aux extractions devient nécessaire. Les
indications émergent d’une nouvelle technique : l’analyse
céphalométrique qui exploite les ressources de la téléradiographie
et propose des mesures angulaires et linéaires. L’ère des « normes
» est ouverte.
Les Temps modernes
Ce modèle assez rigide sera assoupli à partir des années 60, à
la suite de la publication de travaux soulignant la diversité des
types de croissance et l’influence de l’environnement. Le temps des
opinions tranchées est révolu pour bon nombre de praticiens. Les
orthodontistes ont appris à diversifier les protocoles de
traitement en fonction de l’âge des patients.
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Figure 2.
Enfant aux incisives supérieures exposées
(a et b) ; activateur à porter la nuit (c).
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On sait maintenant intervenir tôt, on sait aussi traiter tard, et
même très tard. On voit alors revenir, avec des matériaux modernes,
des appareils qui en fait reposent sur des concepts anciens, sujets
de controverses qui n’ont pas disparu.
Traitement précoce ou tardif ?
C’est vers 7-8 ans que les mamans commencent à poser des
questions au chirurgien-dentiste ou au pédiatre. Les incisives
inférieures poussent de « travers ou pis, en arrière, sous la
langue », alors que les dents de lait étaient bien alignées,
faut-il intervenir ? Des grosses dents un peu jaunes apparaissent à
la mâchoire supérieure, à la place des petites perles blanches :
est-ce normal ? À quel âge faut-il entreprendre un traitement ?
Les techniques fixes permettent d’obtenir
en une seule étape des résultats prévisibles et donc reproductibles
en qualité et en durée. Mais il faut attendre l’âge de 12 ans
pour que toutes les dents définitives soient présentes. Le recours
aux extractions est fréquent, parfois la chirurgie est nécessaire
pour corriger les décalages.
Les traitements précoces avaient été
délaissés car réalisés avec des appareils amovibles, trop souvent
au fond de la poche ou du cartable. Ils pouvaient être
interminables quand ils ne s’avéraient pas inutiles. Certains y
sont revenus parce qu’ils répondent à une logique fondamentale :
pourquoi laisser s’installer et se développer sous nos yeux des
anomalies, alors que l’enfant est en plein croissance, donc en
devenir ? L’exemple classique est celui de l’enfant qui ne peut
plus fermer la bouche facilement. Il laisse donc les lèvres
béantes. Les incisives supérieures ont perdu leur rôle de bouclier
naturel et gare aux chutes de vélo ou de patins à roulettes !
(figure 2).
Une phase de traitement fixe sera souvent nécessaire lorsque les
dents permanentes seront en place. Elle sera plus courte et plus
facile. Les décalages éliminés, bien des extractions deviennent
inutiles. Les traitements chirurgicaux ne concernent plus qu’un
tout petit nombre.
Avec ou sans extractions ?
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Figure 3.
Sourire plein
exposant largement
la denture.
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Les extractions, souvent de prémolaires, permettent à la fois
d’aligner les dents antérieures, de les reculer si nécessaire et de
corriger certains décalages. Elles furent défendues dans les années
50, à une époque où l’idéal esthétique préconisait des profils
assez rectilignes avec des lèvres minces. On aimait même les joues
un peu creuses qui donnaient de l’élégance. Actuellement, les goûts
esthétiques ont totalement changé et on redoute les effets du
vieillissement dont le visage et la bouche sont les victimes les
plus apparentes. La mode est au grand sourire « rempli » de dents
blanches et bien alignées, synonyme de bonne santé, de jeunesse et
de réussite (figure 3).
Pour satisfaire cette demande, l’orthodontiste cherche à éviter
les extractions et propose des appareils fixes qui sont censés
permettre une expansion stable des arcades grâce à la légèreté des
forces appliquées sur les dents. Cette dernière permettrait de
modeler l’os alvéolaire en accord avec l’équilibre musculaire du
patient. Mythe ou réalité, il faudra attendre quelques années pour
le savoir.
Des appareils fixes ou amovibles ?
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Figure 4.
Appareils fixes multi-attaches (a et b).
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L’appareil fixe permet seul un véritable
contrôle du déplacement des racines des dents. Il s’est vite
imposé, au détriment des appareils amovibles dont l’action est
limitée aux couronnes dentaires. Même si son coût est élevé, s’il
est fragile et demande une technique de brossage difficile, il est
réclamé par les parents car il apparaît comme « l’appareil
miracle » qui permet l’alignement parfait sans solliciter
apparemment la coopération du patient. D’abord laid et encombrant,
il a su rendre son aspect acceptable pour les adolescents qui
refusent « ce qui se voit », soutenus dans cette demande
par leurs parents. Les nouveaux matériaux ont permis de
miniaturiser ses composants pour faciliter le brossage, de le
rendre discret grâce à leur transparence, de le faire disparaître
complètement, en le collant sur les faces cachées des dents (figure
4).
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Figure 5. Plaque amovible d’expansion
maxillaire.
Figure 6. Gouttière transparente de réalignement
avant la réalisation de facettes céramiques.
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L’appareil amovible, discrédité, n’est plus
guère proposé qu’aux petits enfants.
Il s’est modernisé grâce à la fabrication de résines
multicolores et pailletées qui le rendent plus attractif et le
personnalisent (figure 5). Ces progrès des matières plastiques a
permis le retour de cette technique chez les adultes auxquels on
propose des gouttières d’alignement totalement transparentes dans
les cas les plus simples (figure 6).
Conclusion
« Ceux qui croient que leur technique a été, est et restera
la meilleure, ces prisonniers du temps doivent comprendre que leur
savoir se périme chaque jour, comme se sont périmés tous les
savoirs précédents et qu’il est constamment à reconstruire. »
(J. Philippe).
Pour en savoir plus
• Philippe J. Convictions orthodontiques. Ed SID, Paris,
2006.
• Philippe J. Histoire de l’orthodontie. Ed SID, Paris, 2003.
Copyright © Len medical, Pediatrie pratique, décembre 2009