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Bilan d’une dysphagie à endoscopie normale

Publié le 28/01/2010 Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

F. ZERBIB,

Hôpital Saint André, CHU de Bordeaux

 

La dysphagie est un motif fréquent de consultation en gastroentérologie. Elle est considérée, à juste titre, comme un symptôme d’alarme imposant le recours à l’endoscopie quelle que soit la présentation clinique. L’endoscopie permet le diagnostic de cancer de l’œsophage, d’œsophagite peptique sévère, de sténose peptique, d’achalasie évoluée de l’œsophage. Il est cependant possible qu’elle ne permette pas d’identifier l’origine de la dysphagie pour plusieurs raisons : les anomalies endoscopiques sont minimes ou non reconnues, il s’agit d’un trouble moteur œsophagien, ou la cause n’est pas œsophagienne.  

La séméiologie de la dysphagie

L’interrogatoire est un élément essentiel de la démarche diagnostique d’une dysphagie inexpliquée.

 Le caractère sélectif de la dysphagie (prédominance sur les solides) permet d’évoquer en priorité une dysphagie « organique » par rétrécissement de la lumière œsophagienne.

 Le siège de la dysphagie doit être pris en compte. Ainsi, une dysphagie basse ou rétrosternale est synonyme d’une origine œsophagienne. Inversement, une dysphagie haute peut être en rapport avec une affection oro-pharyngée, même si d’authentiques maladies œsophagiennes peuvent être responsables d’une dysphagie cervicale.
 Les signes associés sont très importants à faire préciser. Ainsi, l’association d’une dysphagie haute à des régurgitations pharyngoorales, les fausses-routes aux liquides doivent faire évoquer une dysphagie d’origine oro-pharyngée. Des régurgitations alimentaires ou des douleurs thoraciques d’allure angineuse sont fréquemment associées à des troubles moteurs œsophagiens.
 Le contexte pathologique peut également orienter le diagnostic. Ainsi, une dysphagie aux solides, intermittente, « capricieuse » dans un contexte de reflux gastro-œsophagien ancien doit faire suspecter une sténose peptique ou un anneau de Schatzki. Une dysphagie ancienne sans retentissement de l’état général chez un patient jeune avec terrain atopique (en particulier asthmatique) est très évocatrice d’une œsophagite à éosinophiles. Le diagnostic devient quasiment certain s’il existe la notion d’un ou plusieurs épisodes d’impaction alimentaire.

L’endoscopie est-elle normale ?

Il est difficile de définir la « normalité » d’une endoscopie. Cependant, chez un patient dysphagique, l’endoscopiste doit être particulièrement attentif lors de l’analyse de l’œsophage.

 Le diamètre de l’œsophage

Les sténoses œsophagiennes peuvent passer inaperçues si elles sont modérées et si l’endoscopie est réalisée avec un appareil de petit calibre. L’anneau de Schatzki, qui survient souvent dans un contexte de RGO, est parfois très peu serré et difficile à voir en endoscopie au niveau de la jonction oeso-gastrique.

 La stase œsophagienne

Lorsqu’une stase œsophagienne est abondante, contenant des résidus alimentaires, le diagnostic de trouble moteur œsophagien (en règle une achalasie) est aisé.

 Figure 1.
OEsophagite à éosinophiles
(stries, sillons, dépôts
blanchâtres).

Toutefois, les signes peuvent être beaucoup plus discrets. Une stase, même modérée, de liquide dans l’œsophage témoigne d’un défaut de clairance œsophagienne et doit faire évoquer un trouble moteur œsophagien.

 Les spasmes œsophagiens

La mise en évidence de contractions spastiques de l’œsophage durant une endoscopie peut faire évoquer un trouble moteur œsophagien. Il en va de même de la sensation de ressaut au franchissement du cardia qui peut parfois être le siège d’un spasme important. Néanmoins, leur spécificité et sensibilité sont aussi médiocres que celle des images d’un transit baryté de l’œsophage.

 Les anomalies de la muqueuse oesophagienne

Parfois subtiles, elles doivent être cherchées chez un patient dysphagique « sans raison évidente ». Des stries œsophagiennes donnant à l’œsophage un aspect « pseudo trachéal » (figure 1), des sillons longitudinaux, un aspect en pavage de la muqueuse œsophagienne, des dépôts blanchâtres, sont très évocateurs d’une œsophagite à éosinophiles et doivent faire faire des biopsies étagées de l’œsophage.

Lors des biopsies, des décollements en lambeaux, parfois importants, sont également évocateurs d’une œsophagite à éosinophiles, mais peuvent également être le témoin d’une œsophagite disséquante (figure 2).

Des décollements muqueux peuvent être liés au frottement de l’endoscope et doivent faire évoquer le diagnostic d’œsophagite disséquante.

Figure 2.
OEsophagite disséquante chronique
(décollements muqueux).
 

Néanmoins, en cas d’œsophagite disséquante primitive, la présence d’une sténose œsophagienne est quasi-constante en cas de dysphagie.

Quels examens complémentaires ?

Les biopsies œsophagiennes

En cas de dysphagie à endoscopie « normale » il est indispensable de réaliser des biopsies œsophagiennes, qu’il y ait des aspects endoscopiques évocateurs d’œsophagite à éosinophiles ou non. Des études ont montré qu’il fallait effectuer au moins 5 biopsies étagées sur toute la hauteur œsophagienne ce qui permettait d’avoir une sensibilité de 100 %. Il est également important de préciser à l’anatomo-pathologiste de rechercher une œsophagite à éosinophiles c’est-à-dire de compter le nombre d’éosinophiles par champ. Le consensus récemment publié considère que le seuil de 15 éosinophiles par champ (fort grossissement) doit être retenu pour porter le diagnostic.

 Figure 3.
TOGD : Sténose peu
serrée de la
jonction oesogastrique.

La réalisation de biopsies permet également de constater des décollements muqueux pouvant enter dans le cadre d’une œsophagite disséquante.

En cas de dysphagie à endoscopie « normale »,
il est indispensable de réaliser des biopsies oesophagiennes.

Le transit baryté de l’œsophage

Cet examen peut permettre de mettre en évidence des anneaux œsophagiens passés inaperçus en endoscopie, comme l’anneau de Schatzki. Il est important que des clichés de profil soient réalisés, car certains anneaux ne sont visibles que sur ces incidences. Le transit baryté peut également révéler une sténose modérée du bas œsophage (figure 3).

 

L’existence de troubles moteurs œsophagiens peut être suspectée sur un transit montrant un aspect d’œsophage en « tire-bouchon », mais la spécificité de ces signes radiologiques est faible, particulièrement chez les sujets âgés. Néanmoins, un certain degré de dilatation œsophagienne, un diverticule de pulsion au niveau du tiers inférieur de l’œsophage ou un défaut de clairance œsophagienne du produit de contraste peuvent être des signes de troubles moteurs œsophagiens. Le transit baryté permettra de mieux préciser l’impression de compression extrinsèque de l’œsophage en cas de maladie médiastinale (tuberculose, adénopathies) ou en cas de dysphagia lusoria qui correspond à l’implantation aberrante de l’artère sous-clavière droite qui va croiser la ligne médiane et comprimer l’œsophage. Enfin, il faudra toujours être attentif à la portion cervicale de l’œsophage en cherchant un diverticule de Zenker, cause fréquente de dysphagie haute et souvent associé à une anomalie de relaxation du muscle cricopharyngien.

La manométrie œsophagienne

C’est un examen indispensable dans le contexte d’une dysphagie inexpliquée par l’endoscopie et les biopsies œsophagiennes. La manométrie permet l’étude des ondes de contraction œsophagiennes (amplitude, durée et propagation) et du sphincter inférieur de l’œsophage.

  Figure 4.

L’achalasie est le trouble moteur œsophagien primitif le plus fréquent, associant apéristaltisme œsophagien complet et absence de relaxation du SIO. Le diagnostic est relativement aisé et la prise en charge thérapeutique relativement bien codifiée reposant sur les dilatations pneumatiques de première intention et sur la myotomie chirurgicale en cas d’échec. Dans les formes évoluées, l’endoscopie n’est pas normale, montrant un œsophage très dilaté contenant une stase œsophagienne. Néanmoins, dans les formes débutantes, l’endoscopie peut être strictement normale ou ne montrer que de discrètes anomalies (minime stase liquidienne, ressaut ou spasme cardial). Les troubles moteurs œsophagiens non achalasiques sont plus difficiles à appréhender. Toute la difficulté est de mettre une dysphagie inexpliquée sur le compte des anomalies manométriques. L’impédancemétrie œsophagienne couplée à la manométrie a permis de mieux définir la pertinence des anomalies manométriques observées. Il s’agit encore d’un outil de recherche, mais qui a permis de préciser les anomalies manométriques responsables de troubles de propagation du bolus œsophagien. Une étude a montré qu’aucun des patients avec achalasie ou œsophage sclérodermique n’avait un transit normal du bolus œsophagien. Environ 50 % des patients avec maladie des spasmes diffus et motricité œsophagienne inefficace (défaut de propagation et/ou hypotonie des ondes de contraction) avaient un transit normal du bolus œsophagien, alors que cette proportion était de 95 à 100 % pour les patients avec d’autres anomalies motrices.

 

Il semble que la pertinence des anomalies manométriques en termes de dysphagie ne concerne que les patients chez qui un ralentissement du transit du bolus œsophagien est constaté.

La manométrie haute résolution

La manométrie haute résolution (MHR) permet une étude bien plus précise de la motricité œsophagienne que la manométrie classique. Ces performances reposent sur l’utilisation de sondes équipées de 36 capteurs électroniques permettant une représentation spatio-temporelle en « pseudo 3D » des valeurs de pression obtenues.

 

Selon les études, pour l’exploration des dysphagies, l’apport diagnostique de la MHR serait de 12 à 20 % par rapport à la manométrie conventionnelle. Ainsi, la MHR peut rectifier des diagnostics de « pseudo-relaxation » du SIO liée au raccourcissement œsophagien dans l’achalasie vigoureuse, faire la différence entre des spasmes œsophagiens et une augmentation importante de la pression intra-bolus lors des déglutitions.

Les principales
causes de dysphagie
à endoscopie
« normale »
● Anomalies de calibre
– Sténose peptique « modérée »
– Anneau de Schatzki, diaphragme
– Compression extrinsèque
● Anomalies de la muqueuse
– OEsophagite à éosinophiles
– OEsophagite disséquante
● Troubles moteurs oesophagiens
– Achalasie débutante
– Maladie de spasmes diffus
– Autres ?
● Dysphagie oro-pharyngée (qs)

Reste le problème de la pertinence clinique des anomalies observées qui n’est pas pour l’instant clairement établie.

Conduite à tenir

La conduite à tenir proposée tient compte des différents éléments cités préalablement (figure 4).

Chez un patient dysphagique, l’analyse du contexte clinique est essentielle et doit bien sûr intervenir avant même la réalisation de l’endoscopie. Il faudra savoir évoquer avant l’endoscopie la possibilité d’une dysphagie oro-pharyngée, d’une œsophagite à éosinophiles (adulte jeune, asthmatique avec épisodes d’impaction alimentaire), d’un RGO ancien pouvant se compliquer de sténose peptique ou d’anneau de Schatzki (encadré ci-dessous). L’endoscopie aura un meilleur rendement diagnostique si l’endoscopiste est attentif à certaines anomalies de calibre (sténose modérée, anneaux), de contenu (stase liquidienne minime) ou de la muqueuse (stries, sillons, dépôts blanchâtres). Des décollements muqueux spontanés lors du frottement de l’endoscope ou des biopsies devront être notés. Enfin, même en l’absence d’anomalie, des biopsies systématiques doivent être réalisées, au minimum 5 réparties sur toute la hauteur de l’œsophage.

En pratique

● Importance du contexte et de la présentation clinique.
● Endoscopie très attentive ++.
● Faire des biopsies oesophagiennes systématiques (minimum 5).
● Manométrie et TOGD font partie du bilan de 2e intention.
● Émergence des « nouvelles » oesophagites (éosinophiles,
disséquantes).

En cas de suspicion d’œsophagite à éosinophiles, il peut exister une hyperéosinophilie sur la numération formule sanguine dans 10 à 50% des cas. Le transit baryté de l’œsophage doit être proposé en deuxième intention pour chercher des anomalies de calibre (dilatation, sténose), des diaphragmes, une compression extrinsèque, voire un diverticule de Zenker.

Des clichés de profil et de l’œsophage cervical (de profil également) devront être obtenus. La manométrie œsophagienne permet de poser le diagnostic de troubles moteurs œsophagiens, particulièrement l’achalasie et la maladie des spasmes diffus, les autres troubles moteurs œsophagiens n’étant pas assurément responsables de dysphagie. Les places respectives de l’étude couplée manométrie/impédance et de la manométrie haute résolution seront certainement précisées dans les années à venir. Si le bilan est négatif et que le patient a une dysphagie haute, il faut orienter les investigations vers une origine oro-pharyngée et envisager la réalisation d’une vidéoradiographie de la déglutition.

Références

Furuta GT, Liacouras CA, Collins MH et al. Gastroenterology 2007 ; 133 : 1342-63.
Tutuian R, Castell DO. Am J Gastroenterol 2004 ; 99 : 1011-9.
Fox MR, Bredenoord AJ. Gut 2007 Sep 25



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