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A-t-on trop amputé à Haïti ?

Publié le 01/02/2010 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

Saint-Domingue, le lundi 1er février 2010 – « Pourrais-je encore être jolie ? », demandait dans la pénombre Mona Isma, âgée de trente-huit ans, quelques heures après que le docteur Hector Aquino ait dû l’amputer de sa jambe gauche, à l’hôpital public de Jimani, ville de la République dominicaine située à la frontière haïtienne. L’innocence de la question traduit tout le désarroi de cette femme, dont la vie a été définitivement bouleversée par le séisme du 12 janvier, la privant d’abord de sa jambe droite et bientôt de la seconde. Mona Isma sait pourtant que contrairement à des centaines d’autres patients haïtiens, elle a pu bénéficier de conditions d’intervention relativement favorables, grâce à son transfert dans cet établissement dominicain. Beaucoup d’autres ont dû être amputés, alors que manquaient les instruments les plus essentiels et parfois jusqu’à l’eau. Tous les praticiens présents à Haïti depuis trois semaines racontent en effet les mêmes scènes, le même enfer, ces amputations réalisées comme à la chaîne, parfois dans la rue, dans l’urgence et l’angoisse. Dès le dimanche 17 janvier, les équipes de Médecins du monde (MDM) témoignent : « Malheureusement nous réalisons énormément d’amputations. Les conditions sont très précaires, nous n’avons ni électricité ni réseau téléphonique ». Le docteur Jacques Lorblanches décrit notamment : « J’ai réalisé ma première amputation avec trois forceps, cinq ciseaux et un scalpel, sans eau et avec juste une lampe torche pour éclairer la blessure ».

Conditions particulières à Haïti par rapport à la Chine et au Pakistan

Combien d’amputations ont ainsi été réalisées ces derniers jours à Haïti ? Le porte-parole de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) évoquait vendredi le chiffre de 2000. Du côté d’Handicap International, les estimations sont plus hautes « entre 2 000 et 4 000 » avançait Claire Feherenbach, directrice de la branche canadienne interrogée par un média haïtien. Jamais après un tremblement de terre, une proportion si élevée d’interventions de ce type n’avait été atteint. « Dans l’urgence, les médecins n’ont souvent d’autre choix que l’amputation. Lors des puissants séismes en Chine ou au Pakistan en 2005, la situation était bien moins critique du fait de la présence d’hôpitaux performants. En Haïti, aucune organisation ne peut se prévaloir de pouvoir couvrir tous les besoins dans ce secteur », analyse Handicap International Canada, tandis que Wendy Batson, directrice de la branche américaine renchérit : « Compte tenu de la dévastation des infrastructures médicales, les interventions plus techniques qui permettraient de sauver un membre ne peuvent pas être pratiquées ». Evoquant également la différence entre la catastrophe pakistanaise et haïtienne, Isabelle Urseau, coordinatrice de la réadaptation et de l’appareillage pour Handicap International à Lyon remarque interrogé par le Post : « Nous avions eu deux fois moins de blessés, mais surtout 10 fois moins d’amputations. Pourquoi ? Car au Pakistan, nous étions en zone montagneuse, sans toutes ces maisons effondrées en zone urbaine. L’aide internationale était arrivée beaucoup plus vite. A Haïti, les premières 48 heures, on a rien pu faire ».

Chirurgie de guerre

Cette situation particulière d’Haïti qui semble expliquer ce nombre important d’amputations, qui aurait atteint 30 à 100 par jours, n’a pas empêché certaines critiques, voire une polémique d’éclore, initiées par certains chirurgiens, notamment français qui considèrent que d’autres praticiens, en particulier américains, décident trop systématiquement, sans étudier les solutions alternatives, de recourir à une amputation. Le quotidien Le Monde donnait ce vendredi la parole à ces soignants inquiets et parfois en colère. « L’amputation est un geste de sauvetage et de dernier recours, quand un membre est broyé ou quand menace la septicémie. Mais les Américains l’ont rendue presque systématique sans prendre le temps d’imaginer une autre solution, fiers de cet abattage leur permettant de se prévaloir de chiffres impressionnants de patients », dénonce un médecin des pompiers de Paris, visant plus précisément « une équipe de médecins texans ». Derrière cette accusation, partagée par plusieurs autres, c’est le choix des américains d’appliquer une chirurgie de guerre qui est contesté. « On n’est pas en guerre ! On peut revoir et suivre nos patients » s’exclame ainsi Sophie Grosclaude, chirurgienne orthopédiste, travaillant pour la Chaîne de l’Espoir qui fait état de vues totalement différentes avec un chirurgien américain, concernant la possibilité de recourir aux mêmes méthodes de traitement orthopédique qu’en France.

Guillotines amputations

Au-delà de ces conceptions différentes de l’aide humanitaire, qui semblent apprécier diversement la question du temps de l’engagement, les problèmes posées par ces « guillotines amputations » sont également soulevées. « J’ai vu le résultat des « guillotines amputation » - c’est l’expression anglo-saxonne. Le risque infectieux est énorme, alors, car l’os est à découvert et l’on n’a pas prévu une chirurgie secondaire pour modeler un moignon sur lequel pourrait être fixée une prothèse », déplore le docteur François-Xavier Verdot, cité par le Monde. Cette question du suivi des amputés et notamment de ceux chez lesquels ont été pratiquées ces « opérations guillotines » préoccupe également vivement Handicap International, où l’on refuse pourtant de prendre part à la polémique, que l’on estime à certains égards « choquante ». Ainsi, Sylvia Sommella, porte-parole de la branche canadienne redoute « une seconde vague d’amputations », évoquant entre autres ces cas où une opération est rendue nécessaire après l’infection du moignon laissé sans soin. En outre, la nécessité d’apporter un réel soutien à cette « génération d’amputés » est soulignée par tous. Dans un pays où les handicapés souffrent de très importantes discriminations, l’accès à une prothèse ne doit pas être négligé. Handicap International travaille déjà activement sur ce dossier. « D’ici deux semaines, nous allons mettre sur pied un atelier d’appareillage qui sera opérationnel très rapidement. Nous allons fabriquer des prothèses temporaires, mais  dans quelques mois il faudra appareiller les patients de façon définitive ». C’est à partir du mois de mars, que ces poses de prothèse pourront être possibles. Espérons que les chirurgiens orthopédistes français et américains, appelés en renfort par l’OMS, travailleront alors sans ressentiment et sans polémique.



Aurélie Haroche



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