Et si le premier effet secondaire du baclofène était un bouleversement des principes de l’alcoologie ?

Paris, le lundi 8 février 2010 – La publication à l’automne 2008 par Olivier Ameisen de son autobiographie intitulée « Le dernier verre » suscite encore aujourd’hui de nombreux commentaires. Le cardiologue y évoquait sa dépendance à l’alcool pendant de longues années et racontait surtout comment il avait pu en « guérir » grâce au baclofène, médicament recommandé dans le traitement de certaines manifestations spastiques. Oubliant cette indication et se référant à des articles mettant en évidence la possible efficacité de cette molécule chez des rats rendus alcoolo dépendants, le professeur Ameisen s’administre un traitement massif. Bientôt, en effet, il atteint 270 mg/jour, alors que la posologie quotidienne moyenne en ville ne dépasse pas 30 à 75 mg/j et qu’elle peut atteindre 120 mg/j dans le cadre d’une prescription réalisée en milieu hospitalier. C’est cette posologie de 120 mg/j que le cardiologue finira d’ailleurs par adopter en traitement de fond, afin de limiter la somnolence associée au médicament.

Prescription vs recommandation

Le témoignage d’Olivier Ameisen a soulevé chez les dizaines de milliers de patients souffrant d’alcoolisme (et leur famille) un très important espoir. Cependant, les instances officielles n’ont pas tardé à manifester leurs réticences. De l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) à l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) en passant par la Société française d’alcoologie (SFA) toutes rappelèrent que si la réalisation d’essais cliniques pouvait se justifier, en l’absence de résultats scientifiques probants, la prescription de baclofène aux sujets alcoolo dépendants n’était nullement recommandée, voire déconseillée. Pourtant, les témoignages des patients sur Internet le confirment : il existe en France des généralistes et des psychiatres qui prescrivent du balclofène à des patients dépendants à l’alcool. Les spécialistes de la lutte contre l’alcoolisme gardent cependant leur distance et sont loin de considérer le baclofène comme un médicament miracle. Ainsi, si en septembre 2009, le docteur Philippe Batel a reconnu publiquement prescrire du baclofène, il a sérieusement mis en garde contre les effets secondaires du produit.

Posologie inefficace ?

Cette ambivalence du monde médical peut se révéler un frein supplémentaire à la réalisation d’essais cliniques destinés à évaluer l’efficacité du produit (venant s’ajouter à l’absence de financement de l’industrie pharmaceutique). Si, en Suisse, où les controverses ont été moins vives, l’utilisation du baclofène fait partie des nombreuses méthodes expérimentales testées pour lutter contre l’alcoolisme, en France, il aura fallu attendre le mois de mai pour que le ministère de la santé débloque dans le cadre du programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) des fonds destinés à la réalisation d’un véritable essai clinique. Celui-ci n’a cependant pas encore débuté et suscite déjà les critiques du professeur Ameisen ou du docteur Renaud de Beaurepaire, psychiatre à l’hôpital Paul-Guiraud de Villejuif, prescripteur du baclofène. Conduit par le professeur Michel Detilleux, l’étude doit concerner 210 patients alcoolo-dépendants. La moitié des patients recevra un placebo et l’autre du baclofène, à la posologie de 90 mg/j. Cette dose, inférieure à celle utilisée par le professeur Ameisen et également moindre que celle prescrite par les psychiatres et généralistes qui utilisent ce médicament, a été choisie pour éviter que les sujets puissent reconnaître les effets secondaires du médicament. Cependant, pour Olivier Ameisen et Renaud de Beaurepaire (qui estime que les doses nécessaires sont en moyenne de 145 mg/j), cette posologie devrait immanquablement conduire conclure à l’inefficacité du médicament. Réponse du professeur Michel Detilleux, cité vendredi par le quotidien 20 minutes : « Ils s’inscrivent délibérément dans une démarche non scientifique ».

Où l’on semble refuser qu’un médicament réussisse là où des années de prise en charge ont échoué

Au-delà des discussions sur l’opportunité de recourir au baclofène, le témoignage du professeur Ameisen et le choix de certains médecins d’utiliser cette molécule a provoqué dans le monde de l’alcoologie des remous qui semblent toucher au fondement même de cette discipline. On peut en effet se demander si ce n’est pas le fait même d’envisager la possibilité de « traiter » l’alcoolisme par un médicament qui suscite le malaise. Sans être un fervent partisan du baclofène, interrogé par le journaliste Jean-Yves Nau, sur le site Slate.fr, le 31 janvier 2010, le docteur Philippe Batel a ainsi remarqué : « La réticence à l’aide pharmacologique observée chez les soignants en alcoologie comme chez les prescripteurs en général n’est pas nouvelle. Les deux principales molécules déjà  disponibles sur le marché ne sont pas « miraculeuses », elles semblent fonctionner chez 6  patients sur 10 en moyenne tout en leur apportant un bénéfice, en terme d’abstinence à 6 mois, situé entre 20 et 40 %. Or elles sont très peu prescrites. Je crains que nous soyons dans le déni d’une approche multi-théorique associée à des traitements combinés de la dépendance à l’alcool. La récente polémique sur le baclofène a été une illustration exemplaire de cet état d’esprit ». Le fait que l’une des critiques récurrentes adressées au baclofène consiste à souligner que cette approche ne tient pas compte de la complexité de la maladie confirme que le problème soulevé par cette molécule est bien plus large que la simple question de son efficacité et de ses effets secondaires.

Aurélie Haroche

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