R. VIRABEN,
Service de dermatologie et médecine sociale, Hôpital La Grave,
Toulouse
La kératodermie plantaire est une affection oubliée, peu
étudiée, abandonnée par les dermatologues au pédicure pour un
traitement symptomatique alors que ce symptôme leur permettrait
d’exercer leur talent de clinicien et
d’interniste.
Définitions
● Kératodermie.
Aucune définition du terme « kératodermie » n’est parfaitement
satisfaisante. Nous considérerons qu’il s’agit d’une kératose
(hyperplasie de la couche cornée) symétrique et étendue continue ou
discontinue.
● Kératodermie palmoplantaire.
Le terme de « kératodermie » s’applique exclusivement aux paumes
des mains et/ou aux plantes des pieds. Cette localisation sélective
résulte d’une particularité anatomique qui est un héritage
phylogénétique. En effet, il existe un dispositif assurant à cette
portion de tégument une résistance et une imperméabilité adaptées à
la quadripédie. Ainsi, la couche cornée est particulièrement
épaisse et compacte, du fait de la persistance des cornéodesmosomes
sur toute sa hauteur, retardant la desquamation. De plus, il existe
des kératines spécifiques élaborées à ce niveau comme la kératine
9. Enfin, il s’agit de zones dépourvues de complexe
folliculo-sébacé apocrine et très riches en glandes sudorales
eccrines qui ont, chez l’animal au moins, un effet antiseptique et
cicatrisant. Sur le plan physiopathologique, la kératodermie peut
résulter :
– d’un défaut de desquamation : hyperkératose par rétention ou
d’une anomalie de la kératinisation ; c’est ce qui est observé dans
les kératodermies palmoplantaires héréditaires liées à une anomalie
génétique ;
– d’un état inflammatoire dermique ou une stimulation d’origine
interne ;
– de microtraumatismes externes.
● Kératodermie plantaire acquise.
Les kératodermies limitées aux plantes sont plus spécifiquement
acquises ; deux éléments sont susceptibles de focaliser une
dermatose à ce niveau :
– la statique du pied : l’ensemble du corps repose sur 3 arches
(médiale, latérale et antérieure) reliant 3 points : la tête des
Ier et Ve métatarsiens et le calcanéum ;
– la vascularisation de la plante : il existe une véritable semelle
veineuse à ce niveau dont la marche assure le drainage. Nous
envisagerons ici essentiellement les kératodermies uniquement
plantaires et donc surtout les formes acquises. Les kératodermies
palmoplantaires héréditaires constituent un ensemble complexe ayant
fait l’objet de revues exhaustives (1).
Nous rappellerons ici seulement :
– qu’elles peuvent se manifester tardivement et dans un contexte
familial peu clair ;
– que les classifications qui étaient établies sur le mode de
transmission et les éventuelles pathologies associées ont
maintenant pour base une anomalie génétique déterminée ;
– que l’association kératodermie-néoplasie, éventualité rare, est
surtout caractérisée dans un contexte héréditaire (syndrome de
Howell-Evans). Dans tous les cas, les kératodermies peuvent se
présenter cliniquement sous trois formes : diffuses, circonscrites
et ponctuées.
Les kératodermies plantaires diffuses
Les kératodermies plantaires diffuses sont les plus fréquentes.
On s’efforcera avant tout de rechercher des éléments sémiologiques
complémentaires, soit au niveau des lésions, soit à distance,
permettant une orientation du diagnostic (tableau 1).
La sémiologie des
kératoses plantaires diffuses est plus discriminante que les
examens complémentaires.
• On évoquera avant tout un psoriasis (2), qui peut se
manifester par une kératodermie plantaire diffuse isolée (10 % des
psoriasis palmoplantaires). Un prurit est très souvent présent (3/4
des cas) de même qu’un intertrigo inter-orteils. Les diagnostics de
mycose ou d’eczéma sont souvent portés à tort.
L’examen histologique est souvent non discriminant. La présence
de pustules, même discrètes, est une bonne aide au diagnostic.
• Le syndrome de Fiessinger- Leroy n’est qu’une expression
particulière de la maladie psoriasique dans un contexte réactionnel
post-infectieux. Les kératodermies d’origine médicamenteuse dues au
lithium ou à la venlaflaxine (Effexor®) correspondent
vraisemblablement à des psoriasis.
Signes d’orientation
● La présence d’une ulcération associée à la kératodermie doit
faire rechercher un trouble de la sensibilité et faire évoquer le
classique mal perforant. Le diabète ne résume pas l’ensemble des
étiologies de cette affection à laquelle peuvent participer un
éthylisme ou une dénutrition. L’affection se rencontre surtout
actuellement dans les populations précaires posant de sérieux
problèmes de prise en charge (figure 1).
● L’existence d’un prurit évoque la possibilité d’une
surinfection soit par un dermatophyte, soit par un staphylocoque :
tous deux peuvent être mis en évidence dans un épiderme
psoriasique.
|
|
Figure 1.
Ulcération associée à une kératodermie plantaire. Évoquer
un diabète mais aussi un éthylisme,
l’effondrement de la voûte plantaire... caractéristiques de la
précarité.
|
La surinfection à Corynebacterium réalise un tableau de
kératolyse microponctuée. Un prurit plantaire est parfois considéré
comme l’expression d’une atopie ; il doit surtout faire rechercher
une stase veineuse à ce niveau peu accessible au traitement. D’une
façon générale, les eczémas sont une cause exceptionnelle de
kératodermie plantaire : les rares dermatites de contact du pied
affectent plus le dos que la plante. Enfin, une kératodermie
plantaire peut être une séquelle de chimiothérapie pour métastase
de cancer du sein par la capécitabine. La relation entre ce tableau
clinique et un éventuel syndrome main-pied est discutée.
D’une façon générale, les
eczémas sont une cause exceptionnelle de kératodermie
plantaire.
● La syphilis secondaire peut réaliser plus ou moins un tableau
de kératodermie ; la présence d’éléments papuleux est
caractéristique. La kératodermie blennorragique complique
classiquement une urétrite et correspond à l’entité
psoriasis-syndrome de Fiessinger-Leroy évoquée plus haut.
● Le mycosis fongoïde se manifeste exceptionnellement par une
kératodermie isolée (figure 2) ; par contre, la présence d’une
kératodermie associée à une érythrodermie évoque fortement une
maladie de Sézary.
|
|
Figure 2.
Kératodermie diffuse :
mycosis fongoïde.
|
● L’association kératodermie/ néoplasie profonde est
exceptionnelle pour justifier une recherche systématique. La
recherche d’une néoplasie profonde ne doit pas être systématique
devant une kératodermie plantaire du sujet âgé car :
– les associations sont exceptionnelles ;
– il existe une certaine confusion entre la kératodermie et des
affections authentiquement paranéoplasiques, dont les tableaux
cliniques sont caractéristiques et bien différents, comme
l’acrokératose paranéoplasique de Bazex ;
– enfin, le sujet âgé présente plus ou moins une sécheresse cutanée
et donc une kératose plantaire plus ou moins marquée.
● Des pathologies inflammatoires chroniques comme le lichen
plan, le pytiriasis rubra pilaire ou le lupus érythémateux peuvent
affecter les plantes en général comme un épiphénomène dans un
tableau dermatologique par ailleurs évocateur.
● En l’absence d’élément clinique évocateur, on s’efforcera de
retrouver une ichtyose ou, pour le moins, une xérose cutanée dont
la kératodermie plantaire serait l’expression la plus manifeste.
Dans ce cadre, on pourra évoquer une kératodermie climatérique. Il
importe donc de faire préciser la date d’une éventuelle ménopause
ou l’arrêt d’un traitement substitutif.
Un diabète est à rechercher systématiquement, et en cas de
diabète connu, un examen neurologique soigneux est à pratiquer. Des
examens complémentaires peuvent être nécessaires (tableau 2).
Les kératodermies plantaires circonscrites
Les kératodermies plantaires circonscrites (figure 3) se
définissent par rapport aux zones d’appui. Un avis podologique est
souvent requis pour les définir et pour éventuellement corriger une
anomalie de la statique. En effet, elles résultent souvent d’une
modification de la structure interne du pied (polyarthrite,
arthrose, traumatisme, etc.) et/ou d’une inadaptation du chaussage.
Une concertation doit donc être établie avec, le cas échéant, une
demande d’avis orthopédique ou rhumatologique.
Les kératoses plantaires
circonscrites nécessitent souvent un avis orthopédique ou
rhumatologique.
● Les kératodermies circonscrites traumatiques méritent dans
tous les cas d’être traitées sur le plan symptomatique pour éviter
qu’elles deviennent douloureuses. À cet égard, il convient de
distinguer une callosité simple ou tylose d’un cor ou hélome (terme
grec désignant un clou).
 |
|
Figure 3.
Kératodermie circonscrite.
|
Il s’agit d’une corne à renforcement interne central s’enfonçant
dans la plante lors de la marche et donc particulièrement
douloureuse. Ces kératoses traumatiques peuvent être confondues
avec les verrues plantaires ou myrmécies (en grec, fourmi) qui
s’accompagnent d’une hyperkératose réactionnelle gênant le
diagnostic et le traitement. La conduite à tenir est univoque : le
débridement manuel (ou la détersion chimique ménagée) soulage le
patient et révèle le cas échéant la verrue. L’examen
dermatoscopique(3) peut être une bonne aide pour le diagnostic ou
le suivi en visualisant le renforcement central du cor ou les
microhémorragies de la verrue. On écartera facilement une dermatose
inflammatoire, qui présente une certaine spécificité de
localisation plantaire. Ainsi, l’atteinte élective de la voûte,
donc en dehors des zones d’appui, évoque a priori un psoriasis.
● La dermatite plantaire juvénile affecte les zones de pression
du pied de l’enfant. Elle est devenue moins fréquente. Considérée
comme secondaire au port d’un certain type de chaussures de sport
(Kickers®), elle a pu bénéficier d’un changement d’habitude
vestimentaire. Elle se manifeste par des sensations de brûlure et
des fissures surtout pendant l’hiver. Elle disparaît souvent
spontanément avant 15 ans.
Les kératodermies ponctuées : une pathologie eccrine ?
Les kératodermies ponctuées ou focales mettent souvent en jeu
les glandes sudorales eccrines (figure 4).
|
|
Figure 4.
Kératodermie ponctuée.
|
En effet, ces glandes sont un réservoir potentiel de virus HPV ;
ainsi peut être expliquée la répartition multifocale des verrues
plantaires, mais aussi les kératodermies arsenicales. Celles-ci se
présentent en effet comme des kératodermies ponctuées pouvant
correspondre à une activation virale à partir d’un foyer sudoral.
La kératodermie aquagénique acquise, bien que plus manifeste au
niveau palmaire que plantaire, est un bon exemple du rôle des
glandes sudorales dans la kératodermie. L’affection se manifeste
par des oedèmes et une sensation de brûlure après immersion ; à
l’examen, la kératodermie est constituée de papules blanches
translucides symétriques. Tous les symptômes disparaissent au bout
d’une heure. L’examen histologique retrouve une dilatation des
glandes et des canaux sudoraux. Une association possible avec une
mucoviscidose doit être envisagée.
Traitement
Sur le plan thérapeutique, il existe trois types de traitement
correspondant à ces trois approches physiopathologiques de
l’affection : les kératolytiques, les antiinflammatoires et les
rétinoïdes.
Les agents kératolytiques
On désigne sous ce terme un ensemble de topiques réduisant
symptomatiquement l’épaisseur de la couche cornée, même s’ils
n’altèrent pas tous directement la kératine (4).
L’acide salicylique solubilise les lipides intercellulaires liés
à l’enveloppe des cornéocytes. Il extrait les protéines,
dénature et fragmente les cornéodesmosomes. Sur des kératodermies
plantaires, des concentrations jusqu’à 20 % sont utilisées ; sur
des cors ou des verrues jusqu’à 50 %.
L’urée s’incorpore à la couche cornée par sa forte solubilité et
atteint la kératine épidermique qu’elle dénature à forte
concentration. Des préparations contenant 10 à 30 % sont en
général utilisées.
Les acides carboxyliques alpha-hydroxylés (AHA) sont des acides
organiques présents dans différents fruits susceptibles de diminuer
la rigidité du stratum corneum. Les plus efficaces sont les AHA
à longue chaîne carbonée : acide mandélique, citrique et malique,
mais ils sont moins pénétrants que les AHA à courte chaîne acide
glycolique ou lactique.
L’acide lactique sous la forme neutralisée de lactatate
d’ammonium est largement utilisée autour de 10 % de
concentration.
Les anti-inflammatoires
Ils ont pour but de réduire l’inflammation interne qui induit
l’épaississement de la couche cornée. C’est ainsi que les
dermocorticoïdes sont largement utilisés dans les kératodermies ;
en cas d’échec, le tacrolimus topique peut être proposé hors AAM.
Le problème essentiel est la pénétration de ces topiques. Elle peut
être améliorée par un traitement kératolytique préalable et surtout
par l’occlusion : mise en place d’un film plastique pendant la
nuit.
La PUVAthérapie partielle après application de méladinine
topique est surtout efficace dans les psoriasis (5). La détersion
préalable est indispensable, la couche cornée faisant écran aux
UV.
Les rétinoïdes
Ils agissent avant tout sur la différenciation épidermique par
interaction avec des recepteurs spécifiques nucléaires par un
mécanisme proche de celui d’une hormone. L’acitétrine est largement
utilisée dans les psoriasis plantaires (et les anomalies
congénitales de la kératinisation). L’acitétrine et le bexarotène
sont très utiles dans les lymphomes cutanés avec kératodermie.
L’alitrétinoïne, qui a obtenu une AMM dans le traitement des
eczémas chroniques sévères des mains, mériterait d’être essayée
dans cette indication.
Le traitement des complications des kératodermies
Les fissures constituent un motif fréquent de consultation.
Elles nécessitent avant tout une fermeture qui peut être assurée
par le collodion souple ; des colles (cyanoacrylate) ou des
préparations magistrales (encadré). Une antibiothérapie topique
réduit l’infection staphylococcique toujours douloureuse ; des
cicatrisants (sucrose) peuvent être également proposés.
Références
1. Itin PH, Fistarol SK. Clin Dermatol 2005 ; 23 : 15-22.
2. Kumar B et al. Acta Derm Venereol 2002 ; 82 : 192-5.
3. Bae JM et al. Differential diagnosis of plantar wart from corn,
callus and healed wart with the aid of dermoscopy. Br J Dermatol
2009 ; 160 : 220-2.
4. Hessl AB et al. Agents used for treatment of hyperkeratosis. In
Wolverton SE, Comprehensive dermatologic drug therapy, Saunders
Elsevier, 2007.
5. O’Kane D et al. Efficacy of topical PUVA soaks for palmoplantar
dermatoses: an audit. Photodermatol Photoimmunol Photomed 2008 ; 24
: 279-84.
Copyright © Len medical, Dermatologie pratique, janvier 2010