B. BOUDAILLIEZ,
Centre Hospitalier Universitaire,
Amiens
La dépression à l’adolescence a des expressions variées
qui appellent une vigilance toute particulière. Il importe de ne
pas les méconnaître, car la dépression peut être l’explication de
nombreux troubles et conduites à risque observées à cet
âge.
La connaissance par le pédiatre des expressions sémiologiques
des états dépressifs à l’adolescence est essentielle. La tentation
est grande en effet de considérer les variations d’humeur des
garçons et des filles de 13 à 20 ans comme un passage obligé, un
moment classique de l’adolescence : les mouvements de tristesse,
d’adaptation, d’isolement, de retrait et de ralentissement, de
colère sont alors perçus comme faisant partie de l’ambiance
habituelle de l’adolescence…
Méconnaître un état dépressif revient à méconnaître l’origine de
certains échecs scolaires, le risque suicidaire et la possible
entrée dans des conduites de dépendance… tant il est vrai que ces
états dépressifs viennent entraver « le travail de
l’adolescent » et générer des réaménagements
problématiques.
Si on ajoute à cela une prévalence de ces états estimée à 5 %,
voire jusque 30 % pour certains auteurs, et que deux tiers d’entre
eux ne sont pas médicalement et/ou psychologiquement soignés, on
aura compris qu’il s’agit d’un véritable problème de santé
publique.
La consultation avec l’adolescent et sa famille
Ce temps est déterminant pour l’évaluation clinique et réclame
une compétence qui se construit (Stheneur C. Arch Pédiatr 2009).
Rappelons-en les grands principes :
– consultation en plusieurs temps avec un temps donné à
l’adolescent comme interlocuteur principal, tout en accordant aux
parents une place et une écoute suffisante ;
– nécessité de se référer aux questions fondamentales de
l’adolescence : transformations corporelles de la puberté,
recherche de l’autonomie, interrogations quant à l’identité, la
normalité ;
– analyse des conditions de vie : famille (génogramme), cadre de
vie, parcours scolaire ;
– évoquer les relations avec les pairs et les relations amoureuses
;
– apprécier l’hygiène de vie : équilibre alimentaire, consommation
de substances, les conduites à risque, les troubles du sommeil
;
– les idées suicidaires : à rechercher de manière systématique. Le
respect de la confidentialité est essentiel.
Différents modes d’expression
Au terme de cette analyse, plusieurs expressions peuvent être
dégagées.
● L’affect dépressif de base comme signal d’alarme, appelé par
D. Marcelli, dysthymie pubertaire, comprend (encadré 1) :
– une humeur dépressive comme un regard dévalorisé porté sur
soimême et qui vient colorer de déplaisir les représentations, les
activités, les affects. Elle peut signaler une perte d’estime de
soi ;
– l’ennui, manifesté par un manque d’intérêt et/ou une fatigue,
accompagne bien souvent une inhibition motrice, intellectuelle et
des affects ;
– la morosité, comme un refus d’investir le monde : « rien
ne sert à rien ».
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Encadré 1.
Une ambiance comme un signal
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Dysthymie pubertaire (dysphorie)
• Humeur dépressive
– Regard dévalorisé
– Déplaisir
• Ennui
• Morosité : bouderie
➯Expression du travail de l’adolescence ou entrée dans l’état
dépressif ?
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● L’épisode dépressif majeur (EDM) (encadrés 2 et 3) doit être
systématiquement recherché devant des manifestations telles que
symptômes d’anxiété, troubles de conduite alimentaire, baisse de
rendement scolaire, troubles des conduites avec agressivité,
plaintes somatiques (asthénie, céphalées, rachialgie, douleurs,
inquiétude centrée sur le corps). Le recours à des modalités à
visée autothérapeutique est extrêmement répandu, qu’il s’agisse de
la consommation de l’alcool, de psychotropes ou de drogues, en
particulier de cannabis.
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Encadré 2. Épisode dépressif majeur (EDM)
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• Au moins 5 symptômes > 15 jours
– Humeur dépressive, triste, vide, irritabilité
– Diminution de l’intérêt et du plaisir pour l’activité
– Variation du poids, courbe BMI
– Trouble du sommeil (insomnie-hypersomnie)
– Agitation/ralentissement psychomoteur
– Fatigue, perte d’énergie
– Sentiment de dévalorisation, culpabilité excessive,
inappropriée
– Trouble de concentration, indécision, baisse de l’aptitude à
penser
– pensées de mort récurrente et idées suicidaires
• Les expressions masquées
– Passage à l’acte impulsif
– Consommation de produits
– Conflictualité, agressivité, colère, « morosité hargneuses
»,
transgression, défi
➯ Conduite de défense, de déni
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● Le trouble bipolaire, appelé auparavant psychose
maniacodépressive, peut débuter à l’adolescence, plus souvent par
un épisode dépressif que maniaque. La profondeur de l’état
dépressif d’allure mélancolique, le contexte familial indique le
caractère psychiatrique, qui nécessite le recours à une prise en
charge spécialisée. Sa survenue est rare, représentant moins de 1 %
des situations dépressives de l’adolescent.
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Encadré 3. Devant une expression dépressive,
rechercher de principe
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– Plainte somatique : asthénie, céphalée,
douleurs…qualité du sommeil
– Trouble de conduite alimentaire
– Perte d’estime de soi : infériorité, nullité, repliement parfois
projeté sur les autres
– Rupture scolaire, fugue, vol, addiction
– Contexte d’abandon, de séparation
– Syndrome de menace dépressive : peur de craquer, trouble,
panique, phobies scolaires, anxiété, séparation
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Les approches thérapeutiques
Elles relèvent de principes (encadré 4) qui peuvent paraître de
bon sens ; on se gardera de la tentation d’un traitement
médicamenteux de première intention : la priorité doit être donnée
à une approche relationnelle et/ou environnementale. Le recours à
un pédopsychiatre ou à une structure de soins spécialisée doit être
envisagé au cas par cas. Pour conclure, une vigilance et une
attention toute particulière doivent être portées aux situations «
d’abandon » quelle que soit leur forme, mais notamment
celles survenant dans la première enfance. Cette vigilance est
essentielle, tant ce facteur est central dans l’expression
dépressive à l’adolescence.
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Encadré 4.
Principes de l’abord thérapeutique
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– On ne soigne pas un symptôme
– Ne pas dénier les affects et les émotions
– Reconnaître l’état dépressif dans ce qu’il implique de
souffrance
– Montrer les ressources en soi
– Relancer le plaisir à penser
– Donner du temps au temps
– Appel à une tierce personne ou à une structure spécialisée
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Pour en savoir plus
• AFFSAPS. Le bon usage des antidépresseurs au cours de la
dépression chez l’enfant et l’adolescent. Mise au point. Février
2006.
• Corcos M. Problématique dépressive à l’adolescence. In : Corcos
M, Les dépressions à l’adolescence. Paris : Dunod, 2005 :
3-13.
• Choquet M. Panorama du suicide. In : Braconnier A, Chiland C,
Choquet M, eds. Idées de vie, idées de mort : la dépression en
question chez l’adolescent. Paris : Masson, 2004 : 71-83.
Garret-Glonnec N. Dépressions du nourrisson, de l’enfant et de
l’adolescent - Numéro thématique Médecine Thérapeutique Pédiatrie
2008 ; 2 : 95-131
• Expertise collective INSERM. Troubles mentaux chez l’enfant et
l’adolescent. Paris : les éditions Inserm, 2003.
• Marcelli D, Braconnier A. Adolescence et psychopathologie. Paris
: Elsevier Masson 2008 ; 247-74.
• Stheneur C et al. La première consultation avec un adolescent.
Arch Pédiatr 2009 ; 16 :1309- 12.
Copyright © Len medical, Pediatrie pratique, février 2010