Paris, le jeudi 24 juin 2010 – Ce lundi, l’Observatoire français
des drogues et des toxicomanies (OFDT) rendait publics les
résultats de l’enquête sur les représentations, opinions et
perceptions sur les psychotropes (EROPP) menée en 2008. Cette étude
a mis en évidence une sévérité accrue des Français à l’égard des
toxicomanes et un refus de voir mises en place de nouvelles
méthodes de prise en charge. Ainsi, seuls 27 % des Français se
déclarent favorables à la délivrance d’héroïne sous contrôle aux
toxicomanes chez lesquels un traitement plus classique de
substitution a échoué. Sans doute, cette opposition majoritaire
consolidera-t-elle l’absence d’expérimentation de dispositifs de ce
type sur notre territoire, le président de la Mission
interministérielle de la lutte contre la drogue et la toxicomanie
(MILDT), Etienne Apaire, considérant en effet que « l’opinion
publique façonne les politiques ».
56 % des professionnels de santé s’y opposent
Le refus de la France de s’engager dans de tels programmes est
en outre conforté par l’opposition des professionnels de santé.
Bien qu’elle soit moins marquée que celle observée dans l’opinion
générale, elle demeure majoritaire comme l’a révélé un sondage mené sur notre site du 8 au 23
juin ayant récolté 324 réponses. Cette enquête révèle
que 56 % des professionnels de santé sont défavorables à la
délivrance d’héroïne sous contrôle strict en cas d’échec de la
méthadone, tandis que 40 % observent cette idée avec bienveillance
et que 4 % estiment difficile de se prononcer sur la question.
Reculs, référendums et réticences
Les résultats de ce sondage illustrent bien le paradoxe soulevé
par Thomas Kerr, Julio SG Montaner et Evan Wood qui signaient dans
l’édition du Lancet du 29 mai un éditorial évoquant le décalage
entre les succès obtenus par ce type de programme en terme de
mortalité par overdose, de morbidité et de délinquance et la
frilosité des pouvoirs publics. En effet, différents pays ayant
étudié la question n’ont finalement jamais franchi le pas, tels les
Etats-Unis, la France ou encore la Belgique. Dans ceux où une
volonté plus marquée a été observée, il a souvent fallu attendre de
très longues années pour que s’ébauche une véritable structure.
Ainsi, la clinique de distribution de l’héroïne qui a ouvert ses
portes à Copenhague en février 2010 a été le fruit de vingt ans de
discussions et de polémiques. Enfin, dans les états où ces
programmes ont été développés, ils ont souvent été interrompus ou
très malmenés. Ainsi, en Suisse, pionnière dans ce domaine et où la
délivrance gratuite d’héroïne est pratiquée depuis 1994, un
référendum en novembre 2008 a failli y mettre fin, mais l’issue du
vote a finalement donné raison aux partisans de ce type de
programmes.
Quand ils reçoivent de l’héroïne propre, les toxicomanes ne
cherchent pas d’héroïne impure
Ces réticences et revirements ne tiennent nullement compte des
résultats obtenus grâce à ces programmes. Ainsi, la dernière étude
en date, publiée par le Lancet au mois de mai, menée par des
médecins britanniques a révélé une grande efficacité de ce type de
dispositifs. Les praticiens ont testé l’urine des patients auxquels
étaient délivrés de l’héroïne afin de détecter la présence
d’impuretés que l’on retrouve dans l’héroïne achetée dans la « rue
». Le programme était considéré comme un succès quand 50 % des
prélèvements d’urine révélaient une urine « pure » après la 14ème
semaine : ce fut le cas pour 72 % des toxicomanes recevant de
l’héroïne « pharmaceutique », contre 39 % de ceux traités avec de
la méthadone intraveineuse et 27 % avec de la méthadone orale.
Baisse de la criminalité et gain économique
Au-delà de ces résultats, les chiffres suisses ont aussi
confirmé les succès de ces programmes. Ainsi, après l’inscription
du dispositif dans la loi en décembre 2008, Jean-Félix Savary,
secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions
évoquait une diminution spectaculaire du nombre de décès par
overdose de 400 à 150 entre 2007 et 2008. Par ailleurs, une baisse
de 60 % des actes de violence dans la rue était constatée. Enfin,
le dispositif se révélait également vertueux économiquement : «
Un franc investi dans ces mesures en rapporte 4 à 7, d’un point
de vue socio-sanitaire et 10 si on prend en compte le coût lié à la
criminalité », avait calculé Jean-Félix Savary.
Saper les efforts de prévention
Ces différentes preuves ne semblent cependant pas suffisantes
aux yeux de ceux qui estiment que ces programmes de délivrance
représentent un signal très négatif qui compromettrait gravement
les efforts de prévention. Plutôt que d’envisager la distribution
sous contrôle de l’héroïne comme un traitement de seconde
intention, comme le suggèrent les éditorialistes du Lancet, ils
voient dans ces initiatives un échec de la prise en charge.
Aurélie Haroche
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