M. ER-RAMI, B. LMIMOUNI, W. ELMELLOUKI,
Laboratoire de parasitologie-mycologie,
Hôpital militaire d’instruction Mohamed V, Rabat, Maroc
La dermatite à Paederus est une affection
érythémateuse de la peau fréquente dans les régions tropicales et
décrite dans beaucoup de pays tels que la Turquie, l’Iran,
l’Italie, le Nigeria, l’Égypte, la Tanzanie, l’Australie, le Sri
Lanka, le Malaysia, le Brésil, l’Inde et le Congo. L’insecte en
cause est du genre Paederus. L’écrasement de ce dernier
sur la peau induit la libération d’une toxine appelée pédérine qui
cause des lésions vésiculeuses guérissant spontanément au bout de
deux semaines environ.
La dermatite à Paederus est une inflammation
érythémateuse cutanée qui se développe quand un insecte du genre
Paederus est écrasé sur la peau, libérant une toxine
appelée pédérine (1,2). Nous rapportons ici trois observations de
cas survenus pendant les mois d’avril et mai 2006 parmi le
personnel de l’hôpital marocain situé dans la ville de Bunia en
République démocratique du Congo. Le rappel des caractères
morphologiques et biologiques de l’insecte, l’origine de sa toxine,
ses effets histopathologiques ainsi que les aspects cliniques,
thérapeutiques et préventifs de cette dermatite, nous permettront
de mieux la prévenir et surtout de ne pas la méconnaître.
Observation 1
B.A., de sexe masculin, âgé de 30 ans, médecin, sans antécédents
pathologiques particuliers, présente des lésions érythémateuses
étendues au niveau d’une joue. Il a rapporté la veille l’écrasement
d’un insecte sur sa joue sans rien sentir à ce moment. Il a traité
ses lésions par une pommade à base d’acétonide de triamcinolone et
de néomycine (Cidermex®). Deux mois après, il garde toujours des
tâches hyperchromiques au niveau de la joue.
Observation 2
S.M., de sexe masculin, âgé de 28 ans, cuisinier, sans
antécédents pathologiques particuliers, présente des lésions
érythémateuses étendues au niveau du visage ayant l’aspect de
brûlures, sans vésicules ni pustules. Ce patient ne s’est pas rendu
compte du moment de l’écrasement de l’insecte sur son visage. Au
bout d’une dizaine de jours, ses lésions ont disparu sans
traitement.
Observation 3
L.A., de sexe masculin, âgé de 38 ans, préparateur en pharmacie,
sans antécédents pathologiques notables, présente des lésions
érythémateuses avec des vésicules ainsi que des pustules au niveau
de la région rétro-auriculaire (figure 1).
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Figure 1.
Lésion rétro-auriculaire. Dermatite à Paederus.
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Ce patient rapporte bien la notion d’écrasement d’un insecte à
ce niveau sans rien sentir dans l’immédiat. Ces lésions ont disparu
sans traitement au bout de 2 semaines environ.
Discussion
Le Paederus est un insecte venimeux passif. Ce genre
comprenant plus de 622 espèces appartient à l’ordre des coléoptères
et à la famille des Staphylinidae (1,3-5). Il a une forme allongée,
étroite et aplatie dorso-ventralement. Long de 10 à 15 mm, il
possède un thorax et un abdomen segmentés (5). Ces segments
abdominaux colorés en rougeorange sont souples et l’insecte les
redresse fréquemment en « queue de scorpion ». La tête, une partie
du thorax et l’extrémité postérieure sont noires (Illustration).
L’insecte possède des petites ailes pliées, mais ne vole que
rarement. Le Paederus est très actif pendant la saison des
pluies. Il est attiré par les éclairages fluorescents. La dermatite
à Paederus est rapportée dans de nombreux pays : Turquie,
Iran, Italie, Nigeria, Égypte, Tanzanie, Australie, Sri Lanka,
Malaysia, Brésil, Inde et Congo (5,6). Concernant nos trois
observations, l’espèce n’a pas pu être déterminée, et nous avons
remarqué une pullulation remarquable à la fin du mois de mars après
une chute abondante de pluies. Écrasé sur la peau, l’insecte libère
une toxine irritante et vésiculante contenue dans son liquide
coelomique appelée pédérine. Cette toxine est de nature
polypeptidique et est utilisée apparemment par le genre
Paederus comme une défense chimique contre les prédateurs
(7).
Sa biosynthèse est un caractère éminent des Paederus
femelles (4). Toutefois, toutes les femelles ne parviennent pas à
élaborer cette substance car sa synthèse dépend de l’existence
d’une bactérie vivant en symbiose avec l’insecte dite
endosymbiotique(7,8). Les bactéries qu’abritent les deux types de
femelles, celles qui peuvent synthétiser la pédérine et celles ne
le pouvant plus (dites aposymbiotiques), ont été évaluées par
analyse PCR de l’ARN ribosomal 16S. Un certain fragment, qui
n’était pas retrouvé chez les femelles aposymbiotiques, est
hautement dominant chez les autres femelles synthétisantes.
L’endosymbiotique a été identifié comme étant une bactérie du genre
Pseudomonas, très apparentée au Pseudomonas aeruginosa, ayant
acquis plusieurs éléments génétiques étrangers par transfert
horizontal. Cette bactérie est à présent incultivable (9-11).
Maintenant, cette substance paraît avoir un effet cytotoxique
pouvant être utile pour un usage thérapeutique (11). Les essais
cliniques concernant ce composé ont été gênés du fait de sa
disponibilité en faibles quantités d’origine naturelle.
Depuis une dizaine d’années, cette substance est obtenue par
synthèse totale grâce aux progrès biotechnologiques du génie
génétique(12). Des essais sur des lignées de cellules
carcinomateuses humaines ont montré un effet antiprolifératif
important (13). Les sites d’affection les plus communément
concernés par la dermatite à Paederus sont la face et la
nuque et parfois aussi l’oeil (2,14). L’écrasement de
Paederus sur la peau engendre une dermatite de contact
irritante aiguë dans les 24 heures. Les lésions ont l’aspect de
brûlures avec parfois des vésicules ou des pustules (5). La forme
et la dimension de ces lésions correspondent à la surface affectée
par la pédérine. Quand la toxine touche une région flexible telle
que le pli du coude, on observe des lésions « en miroir » de part
et d’autre de la zone de flexion. Au niveau de l’oeil, elle induit
une dermatite péri-orbitale ou une kératoconjonctivite le plus
souvent par transfert de la toxine de la peau par les doigts
(5,6).
Au début, les lésions sont vésiculeuses, au bout de quelques
jours, elles deviennent croûteuses et guérissent complètement en 10
à 12 jours avec des taches hyperchromiques post-inflammatoires
transitoires (1,2). Le diagnostic différentiel se pose avec la
dermatite de contact allergique, les brûlures cutanées et l’herpès
cutané (5). Mais l’interrogatoire rapportant souvent la notion
d’écrasement de l’insecte et l’observation de sa pullulation
surtout en saison humide permet de rattacher facilement les lésions
à l’exposition cutanée à la pédérine. Sur le plan histologique, la
dermatite à Paederus se manifeste par une vésication
intra-épidermique et sub-épidermique ainsi qu’une nécrose
épidermique et une acantholyse (1).
Quelques conseils
Une bonne connaissance de l’insecte par les militaires en
mission à la République démocratique du Congo peut aider à se
protéger de l’exposition cutanéomuqueuse à la pédérine. Il faut
éviter le réflexe d’écraser avec la main tout insecte senti sur la
peau ou sinon ne pas répandre la toxine avec les doigts à d’autres
zones du corps comme les yeux. L’usage de moustiquaires sur les
fenêtres et les portes est un moyen de prévention aussi bien contre
le Paederus que l’anophèle, vecteur du paludisme (la
coexistence de ces deux insectes est fréquente). Si l’insecte a été
écrasé, il faut laver la surface touchée par le liquide coelomique
de l’insecte avec l’eau et du savon, puis appliquer une pommade à
base de sulfadiazine argentique (Flammazine ®) (15).
Conclusion
En Afrique tropicale et dans les autres zones d’endémie, la
dermatite à Paederus ne doit pas être méconnue par le
personnel médical afin d’informer les gens sur sa prévention, la
traiter et surtout éviter des investigations supplémentaires
pouvant être peu utiles (prélèvements pour examens
histopathologiques, tests de sensibilisation, etc).
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Copyright © Len medical, Dermatologie pratique, avril 2010
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