Maintien de l’interdiction de la recherche sur les cellules souches : un handicap majeur pour la médecine française

Trois questions à Sébastien Duprat, chercheur à l’I-stem

Paris, le lundi 4 juillet - Le 23 juin dernier, était définitivement adopté le texte révisant les lois de bioéthique après plusieurs mois de débats parlementaires. Ces travaux des deux assemblées, parfois très riches, ont notamment porté sur l’opportunité d’autoriser pleinement les recherches sur les cellules souches embryonnaires alors qu’existe en France un système particulier reposant sur une interdiction, assortie de dérogations. Face à cet enjeu, la droite parlementaire est apparue très divisée, tant et si bien qu’à plusieurs reprises les élus sont allés à l’encontre de l’avis du gouvernement en se prononçant en faveur d’une autorisation pleine, quand le ministre de la Santé a sans cesse défendu le bien fondé du maintien du dispositif actuel. A l’extérieur des hémicycles ont également tenté de se faire entendre les points de vue très opposés des chercheurs, défendant la nécessité d’une véritable autorisation afin de demeurer dans la dynamique de la recherche mondiale, et celui de l’Eglise, qui, fait rare en France ces dernières décennies, a pris la parole pour défendre vigoureusement une vision très restrictive de ces travaux scientifiques, qui dérogeraient selon elle aux principes fondateurs de la vie. Il semble que cette seconde voix ait résonné avec le plus de force auprès du gouvernement et des élus qui se sont finalement rangés à l’avis de l’exécutif en adoptant le 23 juin un texte conservant l’interdiction assortie d’un régime de dérogations. Sans doute, la veille d’échéances électorales majeures aura fortement pesé sur les termes du débat. Telle est tout du moins l’analyse qu’en fait Sébastien Duprat,  chercheur à l’I-stem (Institut des cellules souches pour le traitement et l'étude des maladies monogéniques), qui avec Marc Peschanski, directeur de cet institut, ont porté la voix des chercheurs dans ce débat. Avec lui, nous revenons non seulement sur la déception que représente pour lui le choix final du législateur, mais plus encore sur les conséquences dramatiques, selon lui, pour la médecine française, de cette position de plus en plus isolée dans le monde.

JIM : Le maintien de l’interdiction de la recherche sur les cellules souches embryonnaires à l’issue de l’examen parlementaire du projet de loi de bioéthique vous surprend-t-il ? Quelles en seront selon vous les conséquences pour la recherche française ?

Sébastien Duprat (I-stem) : Le gouvernement souhaitait maintenir le statu quo, ce qui est cohérent avec une conduite politique en cette année de pré-campagne présidentielle : fidéliser l’aile conservatrice de l’électorat. Dans ce contexte, les milieux catholiques fondamentalistes ont fait monter les enchères et ont eu gain de cause. Le sénat, qui avait pris position en première lecture et par l’intermédiaire de sa commission des affaires sociales en faveur d’une autorisation, en France, de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, a finalement plié sous les pressions gouvernementales à 164 voix contre 161.

Les pays qui autorisent les recherches sur les cellules souches embryonnaires moins « civilisés » que nous ?

Nous aurions pu avoir un débat bioéthique de qualité, la France et les Français en sont privés au profit d’un débat politicien. Croyez bien que je le regrette. Le cardinal Vingt-Trois disait craindre un « recul de la civilisation » : la France avance finalement à reculons quand nos voisins autorisent ces recherches (sont-ils moins civilisés que nous ?) au prix d’un raté démocratique et (à terme) médical.

Quand la France en restera à des recherches fondamentales, les applications se feront ailleurs

Les conséquences de ce rendez-vous manqué iront bien au-delà de la recherche. Les études menées dans le monde depuis 1998 et en France depuis 2005 sur les cellules souches embryonnaires humaines commencent maintenant à porter leurs fruits. Deux essais cliniques ont été lancés fin 2010 aux Etats-Unis et un certain nombre d’essais sont en phase précliniques (y compris en France). Nous passons d’une phase de recherche purement fondamentale (qui peut continuer avec le mode d’interdiction actuelle) à une étape d’application industrielle. C’est bien sûr désolant de savoir que les découvertes réalisées en France, les avancées de la médecine de demain, seront exploitées à l’étranger. Ce qui est certain c’est que les industriels n’investiront pas en France tant que le climat juridique les expose aux attaques de divers lobbies conservateurs, puisqu’un même investissement en Grande Bretagne, Belgique, Suisse ou Espagne (pour ne citer qu’eux) ne présente pas ce danger.

Un siècle de retard

Au-delà de la recherche elle-même, c’est le secteur médical français qui risque d’accumuler un retard considérable. S’il offre de nombreuses solutions pour des maladies jusque-là incurables, le domaine des thérapies cellulaires nécessite des investissements conséquents pour adapter nos structures hospitalières. Il faut prévoir de nouveaux services, de nouveaux spécialistes, et de nouveaux équipements. La loi actuelle, en maintenant l’interdiction de travailler sur les cellules souches embryonnaires, rend difficile pour la direction d’un hôpital de justifier de telles évolutions. Je crains dans ce domaine de biologie médicale que la France reste médicalement au 20ème siècle malgré le développement de la médecine du 21ème siècle.

JIM : Estimez-vous que la législation française a déjà eu un impact sur le dynamisme de la recherche scientifique dans notre pays ?

Sébastien Duprat : La recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines a commencé en 1998 avec la dérivation de la première lignée aux Etats-Unis.

Deux générations de chercheurs

En France, la loi n’a mis en place le système de dérogation permettant d’importer une telle lignée qu’en 2005.  Avec une durée moyenne de trois ans pour une thèse de doctorat (permettant de former un futur spécialiste dans un domaine précis) sept ans de retard correspondent à deux générations de chercheurs, ce qui est énorme. La majorité de nos partenaires en Europe et dans le monde ont misé sur ces cellules avec succès, vu qu’une douzaine d’années à peine ont suffi pour commencer les premiers tests cliniques. C’est maintenant que les fruits des efforts internationaux commencent à payer. La réponse à votre question est donc oui : la législation a un impact déterminant sur le dynamisme de la recherche (impact encore plus criant quand les applications d’un domaine de recherche commencent à être développées).

JIM : Dans quel domaine et pour quelle maladie en particulier, les recherches sur les cellules souches embryonnaires se révèlent-elles les plus prometteuses ?

Sébastien Duprat : Les applications les plus emblématiques pour le grand public sont le développement de thérapies cellulaires. Dans ce cadre, les pathologies concernées peuvent être aussi diverses que le diabète, la drépanocytose, la maladie de Parkinson ou les brûlures sévères. C’est surtout les maladies orphelines qui concentrent les attentions car il n’y a à l’heure actuelle aucune alternative thérapeutique pour les patients.

L’espoir suscité par la modélisation cellulaire

Il est pourtant probable que la modélisation cellulaire (bien moins connue du grand public) ait un impact supérieur sur la société. En effet, les cellules souches embryonnaires peuvent se spécialiser dans n’importe quel type de cellule fonctionnelle du corps humain. On tire avantage de cette capacité en recréant en laboratoire des petits éléments du corps humain : un peu d’épiderme, un type particulier de neurones, un peu de muscle cardiaque, etc. Plus on maîtrise cette spécialisation, plus on peut miniaturiser les modèles, et donc tester de très nombreux paramètres avec peu de matériel de départ. Sur des cellules génétiquement saines, la toxicité d’éléments chimiques ou biologiques peut être évaluée. Par exemple : un médicament du système nerveux est-il toxique pour le foie ou le cœur ? Un plastique est-il irritant pour la peau ? A quelle dose un pesticide est-il toxique pour les reins ou les neurones ? etc. Si on utilise des cellules souches embryonnaires ayant un génome porteur d’une maladie génétique, on peut aussi rechercher de nouveaux médicaments ou de nouveaux mécanismes d’action de la maladie en testant non pas une petite quantité de composés qu’on estime potentiellement utile pour compenser la mutation génétique (ce qui se base uniquement sur ce qui est déjà connu de la science) mais de très grandes quantités de molécules. On peut ainsi découvrir des composés curatifs complètement nouveaux et améliorer nos connaissances de ces maladies.

Propos recueillis par Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Il reste les cellules souches adultes

    Le 06 juillet 2011

    Devant tant de défaitisme, il serait peut-être bon de parler tout de même de l'alternative de la recherche sur les cellules souches adultes elle-même porteuse de promesses vis à vis des maladies orphelines entre autres et qui avance également.
    La recherche ne s'arrête heureusement pas aux cellules souches embryonnaires! Courage à tous nos chercheurs qui travaillent sur d'autres sujets!

    Anne Gabrielle Rahier

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