Deux cent mille français sont des joueurs pathologiques

Paris, le vendredi 16 septembre 2011 – La somme pharaonique, 162 millions d’euros, qu’un habitant du Calvados a remportée cette semaine à l’Euro millions donne unanimement le vertige : à ceux qui ne se sont jamais hasardés à un jeu de loterie comme à ceux qui remplissent leur grille très régulièrement. Combien sont-ils d’ailleurs, ces Français, pour lesquels le jeu d’argent a gagné une place centrale dans leur vie ? Combien sont-ils à en souffrir ?

Lacune

Ces questions n’avaient jusqu’alors pas de réponse en France. Si les chercheurs français se sont intéressés aux jeux d’argent, ils n’avaient encore jamais tenté de déterminer la prévalence du jeu pathologique dans notre pays. Une équipe de l’Office français des drogues et des toxicomanies (OFDT) a répondu à cette lacune en conduisant la première enquête nationale de prévalence sur le jeu. Celle-ci a été réalisée dans le cadre du Baromètre santé de l’Institut national de prévention et d’éducation à la santé (INPES) et ces résultats sont dévoilés aujourd’hui dans la revue Tendances de l’OFDT.

Cette étude s’est appuyée sur l’Indice canadien du jeu excessif (ICJE) qui, élaboré en 2000, répond à neuf items destinés à déterminer si la personne interrogée présente un risque faible, modéré, excessif ou a contrario nul de souffrir d’addiction aux jeux d’argent. Le sujet est notamment interrogé sur sa fréquence de jeux, le montant de ses mises, la sensation recherchée, l’attitude face aux pertes et la perception de son rapport aux jeux. Les résultats de ce questionnaire réalisé dans le cadre de l’enquête Baromètre santé ont été analysés chez 25 034 Français âgés de 18 à 75 ans.

Une différence homme femme assez nette

Il apparaît tout d’abord que jouer de l’argent est une pratique courante en France : 47,8 % des Français indique s’être adonné à une telle activité au cours de l’année écoulée. Le jeu régulier (au mois 52 fois dans l’année) ne concerne cependant que 10,9 % de la population générale. Dès ces premières questions, une nette différence s’observe entre les sexes : « les hommes sont plus nombreux à déclarer une activité de jeu au cours des douze derniers mois (51,3 %) que les femmes (44,4 %) » écrivent les auteurs. De même, 13,8 % des hommes déclarent s’en remettre au hasard pour gagner de l’argent au moins une fois par semaine, contre 8 % des femmes.

Plus l’on a de diplôme, moins on joue

Les auteurs se sont concentrés sur le profil des joueurs actifs, c'est-à-dire ceux ayant joué au moins une fois par semaine au cours de l’année écoulée et/ou ayant dépensé au moins 500 euros au cours des douze derniers mois. Ils représentent 12,2 % de la population générale. Cependant, le fait de parier plus de 500 euros est une tendance plutôt rare qui concerne 39,1 % des joueurs actifs. Plus souvent des hommes (62,7 %), ils sont en moyenne âgés de 47 ans, soit un âge plus élevé que ceux déclarant avoir joué au cours de l’année écoulée. En outre, alors que la population générale des joueurs ne se distingue pas par leur niveau de revenus ou de diplômes, les joueurs actifs, eux présentent souvent des niveaux d’enseignement plus faibles. « Un peu plus d’un joueur actif sur cinq n’a aucun diplôme (21,6 %) contre 17,1 % en population générale » notent les auteurs.

Jouer, fumer, boire : les dépendances appellent les dépendances

L’ensemble des joueurs actifs ne présentent pas de caractère pathologique : les auteurs estiment que 3,7 % d’entre eux peuvent être considérés comme des joueurs excessifs et que 7,1 % présentent un risque modéré. En termes de prévalence dans la population générale, le jeu excessif concerne donc 0,4 % de la population (soit 200 000 Français) et le risque modéré 0,9 % (400 000). Ces joueurs pathologiques se distinguent des autres joueurs actifs par leur sexe : 75,5 % sont des hommes, contre 62,7 % des joueurs actifs. Ils sont également plus jeunes (âge moyen de 41 ans vs 47 ans). La précarité financière est par ailleurs plus importante : 57,8 % déclare un revenu mensuel inférieur à 1 100 euros contre 34,7 % chez les joueurs actifs pris dans leur ensemble. Ils semblent en outre souffrir d’une solitude plus marquée : seuls un peu plus de la moitié vivent en couple (55,2 %), contre 70,7 % des joueurs actifs. De plus, sans surprise, les mises sont plus élevées chez les joueurs excessifs puisque près de la moitié dépensent au jeu plus de 1 500 euros par an. Enfin, il apparaît que la part de fumeurs, qui atteint 64,2 %, est bien plus élevée chez ces joueurs pathologiques que chez les joueurs actifs (34 %) et dans la population générale (30 %). Il en est de même en ce qui concerne l’alcool : un risque de dépendance à l’alcool est suspecté chez 26,3 % d’entre eux, contre 3,2 % dans la population générale.

Jusque ici tout va bien

La comparaison entre cette première enquête de prévalence du jeu pathologique en France et les données étrangères révèle des résultats moindres que dans d’autres pays occidentaux. En Australie et aux Etats-Unis, le jeu problématique concernerait en effet 5 % de la population, tandis que des prévalences se situant entre 1 et 2 % ont par ailleurs été enregistrées dans le nord de l’Europe. « Avec des prévalences respectivement de 0,4 % pour le jeu excessif et de 0,9 % pour le jeu à risque modéré, la France se situerait à un niveau relativement bas » se félicitent les auteurs. Cependant, cette étude a été réalisée avant l’autorisation des jeux d’argent en ligne et il demeure encore à déterminer si cette évolution du marché a entraîné une progression des pathologies liées au hasard.

 

http://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/eftxjcr9.pdf

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Mieux évaluer l'impact social et sanitaire

    Le 19 septembre 2011

    Il serait intéressant de compléter cette étude par un volet socio-économique tendant à recouper les déclarations recueillies par l'analyse de données à collecter - et qui devraient être disponibles - auprès des organisateurs de jeux (Loto, PLU) et/ou de leurs tutelles étatiques. Ceci permettrait de constater la réalité des sommes dépensées globalement et par personne et de mieux évaluer l'impact social et sanitaire des ces pratiques. Est-ce un rêve ?

    Daniel Milès

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