Paris, le jeudi 29 septembre 2011 – La statistique est répétée à
l’envi : les Français compteraient parmi les champions du monde de
la consommation d’anxiolytiques et autres somnifères. Douze
millions de personnes auraient ainsi recours aux benzodiazépines
dans notre pays, dont 30 % des personnes âgées de plus de 65 ans
selon le professeur Bernard Bégaud, directeur de l’unité de
recherches « pharmaco-épidémiologique et évaluation de l’impact des
produits de santé sur les populations » au sein de l’INSERM
(Bordeaux). Mais plus inquiétantes encore que cette consommation
dantesque sont les conditions d’usage de ces médicaments. Les
recommandations et indications en la matière sont en effet très
largement contournées.
Durée de prescription : au-delà des recommandations dans 35 %
des cas
Selon des arrêtés publiés en 1991 et 2001 et comme le rappelait
l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé
(AFSSAPS) dans une mise au point datant de 2001, la durée de
prescription des benzodiazépines devrait se limiter à « huit à
douze semaines dans les troubles anxieux, réduction de posologie
comprise » et de « deux à cinq jours en cas d’insomnie
occasionnelles et de deux à trois semaines en cas d’insomnie
». Or, il n’est pas rare, notamment chez les seniors, de constater
que les prescriptions soient prolongées et perdurent pendant de
nombreux mois, voire plusieurs années. Selon une enquête récemment
réalisée par une équipe du centre d’addictologie du CHU de
Clermont-Ferrand auprès de 175 patients sous benzodiazépine depuis
plus de trois mois, « les durées de prescription dépassent les
recommandations dans 35 % des cas ».
Suspicion de longue durée
Ces pratiques ne sont pas sans conséquence. L’étude clermontoise
a ainsi pu noter que 36 % des patients avaient déjà été confrontés
à un « syndrome de manque » et que 37 % indiquaient
souffrir de troubles de la mémoire. Ces effets secondaires ne sont
nullement une découverte : ils sont l’objet de surveillance et
d’interrogations depuis plusieurs années. En 2001 l’AFSSAPS notait
que les « benzodiazépines peuvent entraîner un syndrome
associant, à des degrés divers, une altération de l’état de
conscience à des troubles du comportement et de la mémoire ».
En 2006, dans un rapport remis à l’Assemblée nationale concernant «
Le bon usage des psychotropes », les auteurs rappelaient
que « l’impact délétère des benzodiazépines sur les
performances cognitives, et en particulier sur la mémoire à court
terme, a été mis en évidence par plusieurs études, même s'il n'est
actuellement pas possible de conclure à l'existence d'un lien
causal entre exposition aux benzodiazépines et détérioration
cognitive. Les résultats de ces études conduites en population
générale peuvent en tout cas être considérés comme un signal
épidémiologique indiquant que des études complémentaires sont
nécessaires ».
Un risque de maladie d’Alzheimer qui serait augmenté de 20 à 50
% en cas de consommation très prolongée
Ces essais complémentaires existent aujourd’hui et mettent en
avant des résultats inquiétants. Selon le professeur Bernard
Bégaud, neuf études menées récemment vont « dans le sens d’une
association entre la consommation au long cours de tranquillisants
et somnifères et la maladie d’Alzheimer ». La dernière en date
a été conduite par son équipe auprès de 3 777 sujets âgés de plus
de 65 ans chez lesquels une consommation de benzodiazépine a été
rapportée pendant deux à plus de dix ans. Il est apparu que ces
consommateurs au longs cours présentaient « plusieurs années
plus tard, un risque plus élevé de développer une maladie
d’Alzheimer que ceux qui n’en ont pas consommé ». Cette
augmentation du risque (dont on ne peut affirmer la nature causale)
s’élèverait de 20 à 50 % selon le spécialiste dont les résultats
préliminaires sont aujourd’hui révélés par le magazine Science et
Avenir. Néanmoins, il ne faut pas occulter l’existence d’un lien
possible entre dépression et Alzheimer, évoqué lui aussi par
plusieurs études et qui pourrait être en germe dans cette
association entre benzodiazépine et démence soupçonnée
aujourd’hui.
Que font les autorités sanitaires ?
Pour Bernard Bégaud, cependant, ces résultats préoccupants et
qui défraient aujourd’hui la chronique ne doivent pas inciter à une
défiance complète vis-à-vis de ces médicaments, mais plus
certainement à attirer l’attention sur des pratiques dangereuses. «
Ce sont de bons médicaments, utiles, mais sur des durées
courtes », analyse-t-il interviewé par Science et Avenir. Il
est en tout état de cause pour lui urgent que les autorités
sanitaires, jusqu’alors totalement passives sur le sujet,
réagissent. Sans doute, une intervention ciblée de l’AFSSAPS
est-elle indispensable pour qu’enfin un usage plus approprié des
benzodiazépines soit observé dans notre pays.
Aurélie Haroche
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