La consommation de benzodiazépines en France doit-elle nous rendre anxieux ?

Paris, le mardi 17 janvier 2012 – Régulièrement, la polémique revient sur le devant de la scène : la France consommerait trop d’anxiolytiques et autre hypnotiques. La dernière manifestation en date de cette controverse récurrente fut la publication d’une méta analyse par le professeur Bernard Bégaud (directeur de l’unité de recherches « pharmaco-épidémiologique et évaluation de l’impact des produits de santé sur les populations », INSERM Bordeaux) mettant en évidence une « association entre la consommation au long cours de tranquillisants et somnifères et la maladie d’Alzheimer ». Cette évocation d’un possible risque de maladie d’Alzheimer (bien qu'une relation causale ne soit absolument pas démontrée) fut l’occasion pour de nombreux spécialistes de dénoncer le mésusage des benzodiazépines en France, très fréquemment prescrits en dehors des recommandations. Néanmoins, les discussions de l’automne dernier ne permirent pas de répondre à de nombreuses interrogations concernant notamment les pratiques des autres pays. Il semble en effet restrictif de clamer à l’envi que l’hexagone est l’un des plus gros consommateurs d’anxiolytiques et d’hypnotiques d’Europe et du monde, sans prêter une attention aux éventuels reports de prescription vers d’autres types de médicaments dans les autres pays.

Comparaisons hypnotisantes et anxiogènes

Le rapport publié hier par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) consacré à la consommation des benzodiazépines dans notre pays ne nous permettra pas plus d’éclaircir ce point. En effet, si, consciencieusement, l’AFSSAPS s’atèle à un comparatif européen, elle ne dit rien des niveaux de consommation d’autres classes médicamenteuses répondant à des indications similaires en France et chez nos voisins, ce qui permettrait d’éclairer cette mise en regard. Cependant, ce panorama de l’AFSSAPS nous confirme par d’autres voies la complexité d’une comparaison. « Quelle que soit la classe thérapeutique étudiée, peu de données internationales sont aisément accessibles et lorsqu’elles sont disponibles, ces données peuvent différer d’une source à l’autre » prévient en introduction de l’AFSSAPS. Elle remarque par ailleurs que la Belgique a dû être écarte de cette enquête comparative car les anxiolytiques et les hypnotiques ne sont pas remboursés dans ce pays, tandis que l’Italie ne publie aucun chiffre sur le sujet. De ces données lacunaires et souvent disparates, on ne pourra donc retenir uniquement une nouvelle fois que « la France est le deuxième pays consommateur d’anxiolytiques, soit environ 50 doses définies journalières (DDJ) pour 1 000 habitants, après le Portugal (…) et d’hypnotiques, soit 35 DDJ après la Suède ».

Des médicaments courants

Faute de pouvoir présenter une analyse comparative exhaustive, l’AFSSAPS se montre plus précise concernant la consommation nationale. Alors que l’on compte 22 benzodiazépines en France (anxiolytiques, hypnotiques, myorelaxantes et anticonvulsivantes), 134 millions de boîtes ont été vendues en 2010, dont 50,2 % d’anxiolytiques et 37,6 % d’hypnotiques. On remarque par ailleurs que 83,3 % des anxiolytiques consommés en France sont des benzodiazépines, de même que 76,3 % des hypnotiques. Ces 134 millions de boîtes représentent 3,8 % de la consommation totale de médicaments, un taux élevé si l’on tient compte du fait « qu’il s’agit de médicaments soumis à une prescription médicale obligatoire, de médicaments qui ne sont pas destinés à des traitements chroniques, mais au contraire de médicaments dont la durée de traitement, est pour la plupart d’entre eux, étroitement limitée : 12 semaines pour les anxiolytiques et quatre semaines pour les hypnotiques ».

Des durées de traitement qui dépassent fréquemment les recommandations

Des recommandations qui sont fréquemment méconnues. Alors que 20 % de la population a consommé au moins une fois une benzodiazépine ou un produit apparenté en 2010, on découvre en effet que « le temps de traitement médian est de sept mois pour une benzodiazépine anxiolytique et hypnotique ou apparentée, de quatre mois pour le clonazépam (anticonvulsivant) et de deux mois pour le tétrazépam (myorelaxant) ». L’AFSSAPS relève en outre que « Ce sont les sujets les plus âgés qui consomment les benzodiazépines pour une durée de traitement de plus de trois mois. Lorsque les patients ont plus de 50 ans, 80 % d’entre eux sont traités plus de trois mois par une benzodiazépine anxiolytique et hypnotique ». Enfin, « 18 % des patients ont une posologie journalière estimée supérieure à celle recommandée par l’autorisation de mise sur le marché ». Outre cet état des lieux des mésusages, le rapport de l’AFSSAPS permet de rappeler que 60 % des consommateurs de benzodiazépine sont des femmes et que dans la très grande majorité des cas les prescripteurs sont des médecins libéraux (88 %) et parmi eux des médecins généralistes (90 %).

Consommation en légère baisse depuis 2000

Si la pertinence d’une réduction dans l’absolue de la prescription de benzodiazépine peut être discutée, face aux risques associés avérés et redoutés de ces médicaments (troubles de la mémoire, du comportement, altération de l’état de conscience…), un renforcement de leur bon usage apparaît primordial. Les autorités s’y sont attelés ces dernières années en accentuant l’information délivrée aux professionnels de santé, en élaborant des mises aux points et des recommandations, en harmonisant le résumé des caractéristiques du produit (RCP), en renforçant la surveillance des benzodiazépines les plus impliqués dans les cas d’usage détourné et en instaurant un pictogramme mettant en garde contre les risques de somnolence (notamment dans le cadre de la conduite d’un véhicule). Par ailleurs, « certaines modifications de la galénique ont été apportées aux benzodiazépines pour limiter le risque de soumission chimique, ajout d’un colorant dans les comprimés de Rohypnol », notamment. Ces différentes actions semblent avoir quelque peu porté leur fruit comme en témoigne le recul de la consommation depuis 2000, passant de 90 DDJ/1000 habitants à 82,9 en 2010. En outre, certains éléments témoignent d’une amélioration des bonnes pratiques : en effet « depuis 2002, la consommation des anxiolytiques a diminué avec un nombre de consommateurs constant, suggérant une diminution de la consommation individuelle ». Néanmoins, ce bilan est contrasté par le fait que le tétrazépam a connu au cours de cette période une hausse de 3,6 % par an et le clonazépam de 4,5 % par an. Par ailleurs, une tendance à la hausse est de nouveau constatée depuis 2008 (81,2 DDJ/1 000 habitants, niveau le plus bas de la décennie).

Ordonnance sécurisée généralisée ?

De nouvelles actions apparaissent donc nécessaires et l’AFSSAPS livre en guise de conclusion des pistes de réflexion. Si la communication vers les professionnels demeure « une priorité », l’AFSSAPS s’interroge aujourd’hui sur la pertinence d’étendre « la prescription de l’ensemble des benzodiazépines sur ordonnance sécurisée », une mesure qualifiée « d’efficace qui permet notamment de limiter le détournement des médicaments et de renforcer l’acte de prescription ». Une enquête est donc en cours pour déterminer les avantages et les inconvénients d’un tel dispositif. L’AFSSAPS considère par ailleurs que « la réduction de la taille des conditionnements des benzodiazépines » est une autre piste « intéressante ».

Et l’AFSSAPS n’ignore pas que la poursuite de cet objectif d’une diminution de l’usage des benziodiazépine devra s’accompagner d’une « étude des éventuels reports de prescription vers d’autres médicaments ». Il serait peut-être riche d'enseignement également de déterminer si l'on ne s'expose pas, lors d'une baisse de la prescription de benzodiazépines, à une augmentation compensatrice de la consommation de toxiques qu'il soient en vente libre (alcool ou tabac) ou prohibés (cannabis, cocaïne...).

Aurélie Haroche

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