Tuerie de Toulouse : le silence est-il un piège?

Paris, le mercredi 21 mars 2012 – A quoi pensent-ils ces enfants de huit ans, dix ans, douze ans, serrés les uns contre les autres, le visage fermé, qu’on a réuni en cercle dans la cour de l’école ? Quelles images défilent dans leur esprit alors que le silence est tombé, pendant une minute, une minute figée, sur le préau, les jeux et les rires ? Qu’ont-ils compris de la sauvagerie qui a frappé trois enfants, dans une cour semblable à la leur, vingt-quatre heures auparavant ? Comment leur expliquer l’indicible ? Comment faire face à leurs interrogations, à leurs peurs ? Comment parler aux enfants de l'attentat de Toulouse ?

Attendre que l’enfant ait conscience de la mort

Cette question en appelle, en guise de préambule, une autre : faut-il nécessairement évoquer la tragédie qui a frappé l’école d’Ozar Hatorah à nos enfants ? La question a alimenté le débat hier alors qu’était organisée dans toutes les écoles de France une minute de silence en hommage aux victimes. Psychiatres et psychologues semblent considérer que le silence est en la matière un piège plus dangereux que la parole. Cependant, certaines nuances existent en fonction de l’âge. Ainsi, le psychiatre Stéphane Clerget, interrogé lundi soir sur Europe 1 considérait que pour les petits de moins de huit ans, l’observation d’une minute de silence « n’a aucun intérêt pédagogique » et ne pourrait être que « source de stress ». « Ils ne sont pas en mesure d’accueillir des informations telles que le drame de Toulouse et donc la raison de cette minute de silence ». Le psychanalyste Claude Boukobza, sur le site Newsring semble partager ce sentiment. A la question « Doit-on tout dire aux enfants », il répond : « Tout dépend vraiment de l’âge des enfants. Il faut attendre qu’ils aient une conscience de ce qu’est la mort, c’est-à-dire à peu près à partir de l’école primaire. A la maternelle, ils sont bien trop petits ». Enfin, le neurologue et pédopsychiatre Boris Cyrulnik souligne (ce que certains considéreront comme une lapalissade) : « On peut tout expliquer à un enfant mais il n’est pas capable de tout comprendre. L’enfant devient capable de comprendre au fur et à mesure de son développement ».

Ne pas créer de tabou

Cette nuance concernant l’âge de l’enfant posée, l’ensemble des spécialistes semble s’accorder pour constater que taire la tragédie représente une impasse. « L’essentiel est de ne pas laisser l’enfant seul, dans le silence. Si on ne lui en parle pas, il risque de s’isoler, de se sentir abandonné » remarque ainsi la psychologue Catherine Héry (CHU de Nantes). De même, Boris Cyrulnik souligne : « Empêcher l’enfant de regarder la télé ou éteindre la radio dès qu’il entre dans la pièce n’est pas une solution : c’est du déni ».

Ne pas mentir, mais éviter la multiplication des détails

Dès lors, si parler de l’affaire avec les enfants semble primordial, comment engager le dialogue ? Le discours des spécialistes met en évidence que l’initiative de la discussion sur le sujet peut (voir doit) venir de l’adulte. Boris Cyrulnik estime en effet : « Un enfant n’ose pas poser de questions de lui-même sur un sujet que les adultes n’abordent pas. Il ne faut donc pas attendre de répondre aux questions sans rien dire à son enfant, car il n’osera pas les poser ». Aussi, pourra-t-on faire naître le dialogue en demandant à l’enfant ce qu’il a retenu du drame et ce qu’il ressent. Une fois la conversation installée, il semble nécessaire d’éviter deux écueils : d’une part le mensonge, d’autre part, à l’inverse, la multiplication des détails. « Il faut pourvoir répondre à ces questions d’enfants dans la mesure de ce qu’on sait, sans jamais mentir. On peut dire quand on ne sait pas, on peut dire de manière atténuée pour s’adapter à l’âge de l’enfant, mais pas mentir », conseille le pédopsychiatre Thierry Baybet (hôpital Avicenne, Bobigny) dans Les Dernières nouvelles d’Alsace. Il insiste par ailleurs : « Il ne faut pas saturer les enfants par un excès d’informations, des détails qu’ils ne demandent pas. Mais il faut qu’ils puissent poser toutes les questions qu’ils ont en tête ».

Quand la parole nourrit l’angoisse

En effet, le discours doit avoir pour vocation première de rassurer et non pas d’attiser les angoisses. A cet égard, la minute de silence, destinée à faire émerger un sentiment de solidarité avec les victimes et leur proche peut avoir un rôle important. « Paradoxalement, leur parler du crime est angoissant, mais expliquer ensuite la minute de silence permet de rassurer » souligne Stéphane Clerget. On peut également insister sur les mesures de sécurité adoptées pour protéger les écoles, observe Catherine Héry. Cependant, en dépit de ce travail pédagogique, certains enfants pourraient développer un sentiment d’anxiété. Pour certains, ce dernier peut-être nourri par des explications maladroites. « En parlant trop de certaines choses, on crée des psychoses. C’est déjà arrivé, j’ai connu des enfants qui paniquaient devant chaque fourgon noir en s’imaginant qu’il s’agissait d’un kidnapeur ! » rapporte Alain Rousseau, commandant de la brigade de prévention de la délinquance juvénile dans les Yvelines, sur le site Newsring. Boris Cyrulnik souligne également : « Trop en dire peut avoir des conséquences traumatisantes sur un enfant. On envahit l’âme de l’enfant avec l’horreur ». Hier, certains ont d’ailleurs considéré que les mots employés par le Président de la République n’étaient pas les mieux adaptés pour apaiser les inquiétudes des plus jeunes.

Stress post traumatique

Mais au-delà des jours suivants immédiatement la tuerie, l’attention devra s’exercer au long cours sur les réactions et les peurs des écoliers. Thierry Baubet estime que chez « les enfants qui n’ont pas été témoins directs des événements, il n’y a pas de risque de traumatismes. Mais il est possible que ça réactive des états traumatiques antérieurs chez ceux qui ont vécu des violences, de tout ordre, ou chez certains enfants anxieux ».

En outre, on ne peut oublier que plusieurs dizaines d’écoliers de l’établissement Ozar Hatorah ont été confrontés directement à la sauvagerie du tueur. Pour eux, le risque de stress post traumatique est important. La vigilance des équipes médicales les entourant doit donc être constante. A cet égard, on rappellera que les jeunes ayant des symptômes dans les premières semaines ou ayant encore des troubles post traumatiques trois mois après l’événement, surtout si il y a une tendance à la stabilité ou à l’enrichissement du tableau clinique ont un risque élevé de chronicité prolongée.

Aurélie Haroche

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