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MISES AU POINT

Intérêt des nouveaux outils d’évaluation pour dépister les poussées de PR et de SA

Publié le 31/05/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

J.-M. BERTHELOT,

Service de rhumatologie, Hôtel-Dieu, CHU de Nantes

Contrairement à l’image généralement admise d’une évolution stable des rhumatismes inflammatoires (RI), en pratique on constate des variations réelles d’activité de ces maladies, parfois rapides et marquées. Le dépistage et l’évaluation de ces poussées par des outils appropriés pourraient éclairer les rhumatismes inflammatoires d’un nouveau jour.

Réalité des « poussées », mais flou quant à leur définition

Les polyarthrites rhumatoïdes (PR) et les spondylarthrites (SA) ne sont pas des longs fleuves tranquilles. En effet, contrairement à ce que les courbes très stables des essais cliniques pourraient laisser penser, les rhumatismes inflammatoires chroniques évoluent le plus souvent avec des hauts et des bas, des fluctuations marquées pouvant survenir d’une semaine à l’autre. L’impression d’uniformité du rythme évolutif des rhumatismes inflammatoires induite par la lecture des graphiques des études est trompeuse. N’y apparaissent pas les valeurs individuelles mais la moyenne de celles-ci (et souvent sans écarts types). Du fait que les variations en sens opposé de l’activité des rhumatismes inflammatoires d’un grand nombre d’individus inclus dans les études s’annulent, ces courbes donnent une illusion de grande stabilité de l’activité des rhumatismes inflammatoires au fil du temps. L’habitude prise par certains « experts » de raisonner surtout en fonction de ces moyennes les fait parfois considérer les différences d’activité observées à l’échelon individuel d’une semaine à l’autre (ou d’un mois à l’autre) comme des « erreurs de mesure » (manque de reproductibilité). En fait, même si ce phénomène existe aussi, la majorité des différences constatées dans les scores de mesure d’une semaine à l’autre ou d’un mois à l’autre sont bien la conséquence de variations réelles d’activité parfois rapides et marquées, de l’activité des rhumatismes inflammatoires. Dans une étude sur 26 SA d’une association ayant accepté de mesurer chaque semaine pendant 6 mois l’activité de leur pathologie au moyen des scores BASDAI et BASFI, les valeurs pouvaient varier considérablement d’une semaine à l’autre (par exemple de 20 à plus de 70), ce qui ne peut être mis sur le compte d’un manque de reproductibilité. Se fier à ces seules moyennes pourrait aussi donner l’impression à un observateur n’ayant jamais interrogé de patients que les rhumatismes inflammatoires, et même la goutte, ne connaissent pas de poussées. La réalité de celles-ci ne peut être niée, en tout cas pas par les patients les ayant expérimentées ! Reste que la notion de poussées (ou de « crise ») n’a toujours pas de définition précise tant pour les PR que les SA, ou encore les gouttes.

Ceci vaut pour la durée minimale requise pour parler de poussée, mais surtout pour l’intensité minimale des fluctuations. Par ailleurs, si la notion de « poussées » évoque plutôt en langue française une aggravation seulement passagère de l’activité, avec retour ultérieur à un état plus basal (les aggravations persistantes étant plutôt considérées comme des échappements au traitement), ceci n’est sans doute pas vrai dans toutes les langues. Le terme anglo-saxon « flare » semble en effet désigner autant, voire plus, un échappement qu’une simple poussée passagère. Il n’y aurait par ailleurs toujours pas de mot pour traduire le terme « poussées » dans certaines langues. Il faut enfin souligner que les poussées ne sont pas seulement des variations plus marquées de l’activité de ces maladies. Dans certains cas, les patients ressentent et décrivent des sensations bien différentes, parmi lesquels des signes systémiques (accès de fièvre ou frissons) ou psychologiques (irritabilité, besoin de se replier sur soi) ; ce type de poussées peut parfois être décrit comme « dévastatrice ». L’absence de consensus quant à la définition des poussées s’est ajoutée à l’oubli de celles-ci du fait du lissage des activités moyennes des rhumatismes inflammatoires induit par la présentation des résultats en termes de moyennes d’une cohorte. En conséquence, cette problématique a été longtemps scotomisée, au moins dans le cadre des essais cliniques. Les poussées ont pourtant des conséquences sérieuses.

Pourquoi prendre en compte les poussées ?

Au moins trois raisons incitent à dépister, prospectivement ou rétrospectivement, les poussées, dans le suivi des patients au quotidien.

• La première est que leur intensité peut être assez importante pour affecter durablement le moral des patients, leur confiance dans leur capacité à affronter l’avenir. La crainte de répliques de telles poussées pourrait, par exemple, être une des explications au taux souvent moindre qu’attendu de patients reprenant une activité professionnelle durable, malgré l’obtention d’un état de faible activité de leur rhumatisme.

• La deuxième raison est que ces poussées requièrent parfois le recours au moins passager à de fortes doses, soit de corticoïdes, soit d’AINS ou d’antalgiques, avec utilisation non rare de posologies excessives, pouvant induire des effets indésirables sérieux.

• La troisième et dernière raison vaut surtout pour les PR, puisqu’il s’agit du rôle possible des poussées dans l’induction ou la majoration de lésions structurales. Un travail antérieur avait déjà noté qu’à DAS-28 moyen égal, les PR dont le DAS avait fluctué au fil du temps avaient des progressions structurales bien plus nettes que celles dont le DAS était resté stable, et ce quel que soit le niveau de destruction initial et le statut sérologique (avec ou sans facteurs rhumatoïdes). Détecter les poussées lors des essais cliniques pourrait aussi permettre de repérer plus tôt l’échec de certains traitements (ou placebos) et augmenter ainsi la puissance des études randomisées.

Comment détecter et quantifier les poussées ?

L’idéal serait que les patients s’astreignent à pratiquer des automesures régulières de l’activité de leurs rhumatismes au moyen de scores ne nécessitant ni le jugement du médecin, ni la pratique d’examens biologiques. De tels scores existent déjà : le BASDAI pour les SA ne requiert par exemple ni l’un ni l’autre. Pour les PR (et aussi pour les SA), le RAPID-3 (somme de la douleur de 0 à 10 plus l’estimation de l’activité de la maladie par le patient de 0 à 10, et le score du HAQ de 0 à 10) paraît aussi juste que le DAS-28 pour mesurer l’activité des PR, et peut être utilisé à domicile. Reste toutefois la difficulté de procéder au calcul de ces scores : le recours à des algorithmes, ou « macros » permettant de les obtenir automatiquement, est un moyen simple de contourner cette première difficulté. Le stockage des résultats et leur présentation graphique peut aussi être résolu par l’informatique, à condition que les patients acceptent, soit de se connecter à un site internet recueillant de manière sécurisée ou anonyme leurs évaluations, soit d’utiliser une clé USB où stocker leurs données pour les restituer sous forme graphique aux médecins ensuite consultés (cf. figure 2 p.4 article D. Wendling). Il est toutefois probable que peu de patients seraient à ce jour assez disciplinés pour s’astreindre à des automesures régulières sur le long terme, en particulier si leurs rhumatismes sont assez bien contrôlés. Une fois l’indolence revenue, le réflexe naturel est de refouler tous les événements passés anxiogènes ou pénibles. Ces mesures longitudinales ne pourront donc s’envisager que sur des périodes assez courtes (quelques semaines ou mois après l’institution d’un nouveau traitement) et/ou dans le cadre d’essais cliniques. Ne reste donc comme possibilité que la recherche rétrospective, par un interrogatoire dirigé, de la survenue de poussée(s) depuis la dernière consultation. La simple question « avez-vous eu une poussée de votre rhumatisme depuis la dernière consultation ? » pourrait déjà être informative. Néanmoins, la réponse à cette question ne peut être que qualitative, elle dépend trop de l’opinion que chaque patient se fait de ce qu’est une poussée. Pour homogénéiser les réponses, et permettre aussi une gradation de la sévérité de la poussée survenue entre deux consultations, des scores ont été mis au point, en France par le groupe STPR, et plus récemment à l’échelon international par l’OMERACT. Les items retenus par ces deux groupes pour définir une poussée, tant du point de vue du patient que du médecin se sont avérés très similaires. Une des limites de ces scores reste la capacité des patients de se remémorer les épisodes douloureux passés. Dans le score du groupe STPR, la période d’analyse rétrospective porte seulement sur les trois derniers mois, la fiabilité des réponses (de la mémoire) décroissant déjà à partir d’un mois.

Médecins et patients : des points de vue complémentaires

Le groupe STPR et le consortium de l’OMERACT ont, pour mettre au point leurs questionnaires, interrogés et des rhumatologues, et des patients souffrant de PR. Des processus Delphi ont été utilisés pour homogénéiser les réponses des médecins à la question « quels sont les items les plus importants pour définir une poussée ? ». Les réponses des patients à des questionnaires semi-dirigés (questionnaire STPR) ou les contenus des « groupes de discussion » entre patients (questionnaire de l’OMERACT) ont été analysés par des psychologues de la santé. Sans surprise, les points de vue des patient(e)s sur les poussées se sont avérés assez, voire très différents de ceux des médecins. Les patient(e)s ont surtout décrit les poussées de l’intérieur, c'est-à-dire en termes de conséquences émotionnelles et fonctionnelles. La prise en compte du point de vue des patient(e)s pour construire ces questionnaires était donc pertinente et importante, pour au moins deux raisons : permettre de mieux mesurer la sévérité d’une poussée, en intégrant son impact psychologique ; aider les patients à se remémorer des poussées, mieux sans doute que la simple évocation de faits objectifs comme un gonflement passager des articulations. Le caractère complémentaire des points de vue des médecins et des patients est confirmé par le fait que sur les 8 items retenus par les médecins et les 9 extraits de l’interrogatoire des patients pour la création du questionnaire STPR, seulement 4 étaient communs (le questionnaire final comportant finalement 13 questions). L’importance d’intégrer les aspects émotionnels de la poussée, peut être illustrée par la fréquence avec laquelle la simple évocation prolongée du vécu des poussées au cours des interrogatoires induit des pleurs chez les patient(e)s. La survenue souvent brutale de ces crises, avec ascension anxiogène de la douleur d’heure en heure, et la plongée rapide dans un état de handicap non anticipé, est une des explications possibles au retentissement moral parfois très marqué de ces poussées.

Que pourrait nous apprendre la détection des poussées ?

• L’objectif premier de ces questionnaires est, en identifiant ces poussées, d’éviter aux patient(e)s leurs récurrences, avec leur cortège de conséquences psychologiques et fonctionnelles, grâce à une adaptation du traitement.

• Un second avantage des ajustements thérapeutiques pourrait être de mieux prévenir la progression des lésions structurales : il n’est pas impossible que de fortes poussées très limitées dans le temps soient plus pathogènes qu’une activité minimale sur de très longues périodes, même si ceci reste à prouver.

• Une troisième incidence de l’identification et l’évaluation de ces poussées pourrait être de démontrer que malgré des résultats paraissant équivalents dans les essais cliniques, certaines combinaisons thérapeutiques protègent mieux que d’autres de leur survenue.

• Une dernière incidence pourrait être de permettre aux chercheurs d’étudier la pathogénie de ces poussées : il n’est pas sûr qu’il s’agisse forcément d’une accélération passagère du même « moteur », la mise en route transitoire d’un « moteur accessoire » pouvant les expliquer.

Autrement dit, plus qu’un emballement passager d’une réponse présumée auto-immune, certaines poussées ne pourraientelles pas traduire une réponse immune à l’égard de la résurgence d’un agent infectieux (par exemple virus dans les polyarthrites rhumatoïdes et bactéries dans le contexte des spondylarthrites) ? Les ajustements thérapeutiques face à ces poussées peuvent être, soit le remplacement du traitement de fond et/ou du biomédicament (en cas de résultats par ailleurs tangents en termes d’activité moyenne du rhumatisme), soit une majoration temporaire du traitement, en ayant recours à des variables d’ajustement comme la majoration transitoire de la corticothérapie (ou peut-être bientôt d’autres traitements comme les inhibiteurs de kinases).

Beaucoup de progrès restent à faire

Si des « outils » (questionnaires) visant à détecter et quantifier rétrospectivement les poussées de PR ont été optimisés, il reste à les valider. Autrement dit, ces questionnaires devront démontrer leur capacité à détecter les poussées réellement ressenties par les patients souffrant de PR : la détermination de seuils de variations de ces scores nécessaires ou suffisants pour parler de poussée pourrait aider ensuite à décider les médecins à ajuster les combinaisons thérapeutiques.

Manquent toutefois des questionnaires appropriés à la détection de poussées dans d’autres entités, comme les spondylarthrites à expression essentiellement ou exclusivement axiale. Le ressenti de ces poussées par les patients pourrait être assez différent, mais peser encore plus lourd que les paramètres objectifs retenus par les médecins. Reste enfin à familiariser patients et médecins à l’utilisation de ces nouveaux outils : l’avenir de ces nouveaux instruments passera sans doute par la démonstration, via des essais cliniques, qu’ils apportent un plus par rapport aux mesures très épisodiques d’activité des rhumatismes inflammatoires réalisées seulement dans le contexte des consultations. Dans l’attente de cette confirmation, la simple recherche par l’interrogatoire des patients, de la survenue d’une poussée de leur rhumatisme depuis la dernière consultation, peut déjà apporter quelques informations sur la durabilité de l’efficience des traitements en cours.

La mise à la disposition des rhumatologues de nombreuses thérapeutiques dans les PR n’a pas rendu cette question caduque. Au contraire, le large choix offert incite à être d’autant plus exigeant quant à la qualité de la réponse au traitement, l’institution de la plupart des biothérapies ne prémunissant pas les patients de la rémanence de poussées.



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