Paris, le samedi 7 juillet 2012 – Nos filles ne seraient
plus ce que nous étions. Nous étions ingénues. Elles se promènent
presque nues. Nous étions innocentes. Elles n’hésitent pas à frôler
l’indécence. Nous étions féministes. Elles seraient féminines. Le
péril est tel, venu comme toujours des Etats-Unis, que l’on a même
confié une mission de réflexion sur le sujet au sénateur UMP
Chantal Jouanno. Au menu : les habitudes vestimentaires des jeunes
demoiselles, les concours de mini-miss et la représentation de la
femme. Et pour ausculter cette fâcheuse tendance : des « experts »,
des éducateurs, des sociologues et des psychiatres. Résultat : un
rapport rendu ce printemps, dressant un bilan alarmant d’un
phénomène que certains ne soupçonnaient pas et qui pourraient
pourtant menacer nos enfants « l’hypersexualisation ». Publicités
suggestives, petites filles mettant à mal des siècles de lutte
féministe en se pensant comme des femmes objets, image du corps
déformée : tout lui serait dû. Une avalanche de concepts, un
foisonnement d’alertes qui laissent quelque peu interdit. Mais de
quoi parle-t-on vraiment ? Et existe-t-il réellement un péril ? Le
point avec le sociologue Michel Fize qui défend en la matière un
point de vue à contre courant des phobies ambiantes et surtout très
rassurant. Et qui remet les adultes à leur place.
JIM : Pensez-vous qu’il existe réellement en France un
phénomène « d’hypersexualisation » des préadolescentes (à partir de
l’âge de 11 ans) ?
Michel Fize : Non, ce que l’on voit en France, c’est
l’affirmation d’une féminité chez des filles de plus en plus
jeunes, tout simplement parce que l’adolescence commence plus tôt.
Les signes de reconnaissance, de plus en plus clivés, sont portés
précocement. Parfois ils peuvent dériver et se transformer
effectivement en « hyperféminisation ». Cela se traduit par exemple
par des tenues vestimentaires qui peuvent paraître choquants. On a
ainsi beaucoup parlé de la question du « string ». On peut
également évoquer les jupes trop courtes ou les bustiers très
décolletés. Mais, dans l’esprit des enfants, jusqu’à huit ou neuf
ans, il n’existe pas d’appel sexuel. Il n’y a pas de volonté de
rapport sexuel. C’est le temps passant, plus l’enfant va grandir,
qu’il existera une dimension sexuelle. Mais, cela n’intervient que
beaucoup plus tard.
JIM : Considérez vous que cette tendance a une influence sur
l’image qu’ont les petites filles du rôle et de la place de la
femme dans la société ?
Michel Fize : Nous avons évidemment en tête sur le sujet
le rapport de Chantal Jouanno, qui criait au scandale, parlant
d’hyper antiféminisme, de retour de la femme objet.
Opposer féminité et féminisme : un raccourci « stupide »
Selon moi, de même que de parler d’hypersexualisation me paraît
être une projection de fantasme adulte, invoquer l’image de la
femme soumise face à ces petites filles « hyper féminines », cela
me semble pour le moins stupide. La revendication de la féminité
n’exclue pas une affirmation d’égalité. En se présentant comme des
« filles », ces petites filles ne se ressentent pas comme des
sujets inférieurs ou comme des femmes objet. Nous sommes encore une
fois dans des interprétations adultes qui me paraissent grossières,
qui ne sont pas conformes à la réalité.
JIM : Estimez-vous qu’une loi, qui viserait notamment
certaines dérives marketting, tendant à « sexualiser » le
comportement des plus jeunes, a une réelle nécessité ?
Michel Fize : Il faut en rester à la législation actuelle
Il faut ainsi veiller à éviter les dérives, telle la
marchandisation de l’enfance ou de l’adolescence. Concernant la
question des concours de « mini miss », dont on a beaucoup parlés,
dès lors que ces compétitions restent dans le domaine du jeu, ce
qui est le cas la plupart du temps, notamment en France, il n’y a
guère de quoi s’alarmer. Certes, les organisateurs de ce type de
manifestations ont des préoccupations marchandes, mais cela n’est
pas surprenant.
JIM : Dans quelle mesure, selon vous, la médecine pourrait
avoir un rôle à jouer face à ces phénomènes ? Existe-t-il de façon
plus générale un véritable enjeu de santé publique en la matière
comme certains semblent parfois l’affirmer ?
Michel Fize : Non, il n’existe pas de problème de santé
publique. Il peut y avoir un problème de moralité, dès lors qu’on
est face à une exploitation de l’image de l’enfant à des fins
commerciales. Mais au-delà, il faut se méfier des discours
psychologisant convenus du type : « les enfants grandissent trop
vite ». On est là dans des abstractions sans intérêt. Les choses
sont ce qu’elles sont et laissons les faire.
Le rôle des parents
Cependant, il ne faut pas oublier la responsabilité des parents.
C’est à eux de rappeler que la façon dont on se présente face aux
autres peut envoyer un certain type de message, même
inconsciemment, même involontairement. C’est donc aux parents que
revient de dialoguer, de conseiller, d’expliquer, de faire œuvre de
pédagogique.
JIM : Pourquoi selon vous ce sujet a-t-il pris aujourd’hui
une telle ampleur ?
Michel Fize : Dans une société qui a tellement mis en
avant la dimension sexuelle des choses, elle paraît désormais être
omniprésente, au point de toucher les plus jeunes. Or, qui dit
sexualité, dit danger. A travers ces questions, se retrouve
l’angoisse de la pédophilie, la peur de l’agression sexuelle, de
l’atteinte à l’intégrité des enfants.
Interview réalisée par Aurélie Haroche
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