On se souvient certainement de la controverse provoquée en
France par un rapport de l’INSERM sur la question du dépistage
précoce en pédopsychiatrie[1] (2005). Ce sujet sensible n’épargne
nullement les antipodes, puisque The Australian and New Zealand
Journal of Psychiatry lui consacre un débat, suscité par
l’intention du gouvernement fédéral de promouvoir auprès des
médecins généralistes une campagne de « dépistage précoce
» (dès l’âge de 3 ans) « suivi par l’orientation vers des
psychologues ou des pédopsychiatres lorsque cela paraîtra
nécessaire. »
Pas vraiment une bonne idée
Le mensuel présente les opinions opposées de deux
professionnels. Margot Prior (Université de Melbourne, Australie)
estime que ce projet « n’est pas une aussi bonne idée »
que certains le pensent, car la fiabilité de l’outil de dépistage
proposé (Healthy Kids Check)[2] est inconnue, de même que « les
risques d’étiqueter dès le plus jeune âge (prematurely labelling)
des enfants comme porteurs d’un trouble. » Cet étiquetage est
d’autant plus aléatoire (voire néfaste) que « les enfants se
montrent très changeants à cet âge » (passant par exemple très
vite de la joie à la tristesse, ou de l’excitation au calme) et
qu’ils sont « très sensibles à leur environnement et surtout au
comportement de leurs parents. »
Ce constat est d’autant plus important que « des chercheurs
australiens (Barrett et coll., 1996 ; Sanders, 2008) ont montré que
la stratégie consistant à traiter les parents » (d’enfants avec
certains troubles psychiatriques) peut se révéler plus efficace que
l’option du traitement réservé à l’enfant seul. Dans ce dépistage
systématique des « bambins à problèmes », il semble aussi
difficile de prévoir la proportion des « faux positifs »
et des « faux négatifs », de sorte que cette prédiction
précoce de troubles psychiatriques ultérieurs « est une
entreprise douteuse », avec le risque supplémentaire de «
gaspiller des ressources » (humaines et financières) sans
aucune certitude de retour sur investissement, ni pour l’individu
ni pour la société.
Mais peut-être un intérêt prédictif
À l’inverse, John Toumbourou (Université
Deakin, Geelong, Australie) pense que les risques d’un étiquetage
indu sont en principe « bien connus » et qu’il n’est donc
« pas inéluctable que les évaluations précoces des enfants
suscitent une inflation des diagnostics psychiatriques ni des
prescriptions médicamenteuses. » Mais l’exemple des troubles
déficitaires de l’attention avec hyperactivité semble contredire
cette appréciation optimiste, dans la mesure où les traitements
ciblant les troubles de l’attention et l’hyperactivité ont augmenté
en proportion des diagnostics formulés.
L’auteur s’efforce toutefois de rassurer les opposants à cette
stratégie du dépistage précoce, en rappelant que, parmi les enfants
diagnostiqués « avec une importante symptomatologie
psychiatrique » dès l’âge de 3 ans (16 % d’entre étant des
garçons et 26 % des filles), la majorité se révèle ensuite sans
séquelle perceptible : loin d’être marqués irrémédiablement dans
leur existence future, « seuls 5 % de ces jeunes conservent des
troubles sévères (high-symptom trajectories) jusqu’à l’âge de 15
ans », alors que pour la plupart d’entre eux au contraire
l’intensité de cette problématique diminue. L’auteur estime aussi
que ces évaluations précoces auraient un « intérêt
prédictif », des troubles du comportement vers l’âge de 3 ans
pouvant augurer « une dépression à l’adolescence. » Il
faudrait surtout dépister les « troubles des comportements
physiques » (violence, pleurs, troubles du sommeil ou des
conduites alimentaires), ceux des « émotions typiques »
(colère, tristesse, peur), et de la « socialisation »
(agressivité, retrait). Et ces évaluations seraient d’autant plus
significatives que les constatations de « différents observateurs »
(parents, professionnels de santé, travailleurs sociaux,
enseignants) se révéleraient convergentes. Deux écueils opposés
doivent ainsi être évités : un étiquetage abusif risquant de
stigmatiser fâcheusement les intéressés, et une insouciante
politique de l’autruche (ou plutôt de l’émeu, dans cette région du
monde !) où l’on nierait purement et simplement tout problème
précoce, susceptible d’anticiper parfois une réelle évolution
psychopathologique.
[1]
http://www.scienceshumaines.com/enfants-violents-depister-n-est-pas-reprimer_fr_22426.html
[2]
http://www.health.gov.au/internet/main/publishing.nsf/content/Healthy_kids_check
Dr Alain Cohen
Prior M : Why screening and treating 3-year-olds for mental health problems is not such a good idea. Australian & New Zealand Journal of Psychiatry 2012 ; 46 : 700–701.
Toumbourou JW : Would a universal check of 3-year-olds prevent or create childhood mental health problems? Australian & New Zealand Journal of Psychiatry 2012 ; 46 : 703.
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