Si beaucoup d’enfants de célébrités « tournent très
bien », certains ont par contre des trajectoires plus
chaotiques. Dans sa rubrique “Images en psychiatrie”, The American
Journal of Psychiatry évoque ainsi le cas de Lucia Joyce
(1907–1982), la fille du romancier et poète irlandais James Joyce
qui la surnommait « Nuvoluccia dans sa robe de lumière »,
en associant ainsi « tendrement par assonance le diminutif
italien nuvoletta (petit nuage), et le prénom Lucia. » On estime
qu’elle aurait constitué une « muse » ayant inspiré son père pour
l’écriture de Finnegans Wake, l’une des plus célèbres publications
de Joyce.
D’approche difficile (voire « illisible » selon certaines
critiques), ce texte passe toutefois pour une œuvre majeure du
XXème siècle, avec La Métamorphose de Franz Kafka. Par exemple,
Jacques Lacan dit que l’écriture constitua pour Joyce une «
corde qui le tira hors de la psychose », et il s’inspire
des écrits et de la personnalité de Joyce pour élaborer son concept
de « sinthome » [1] (jeu de mots lacanien sur symptôme/Saint
Thome/saint homme). Et dans un autre domaine, celui des particules
élémentaires, Murray Gell-Mann (physicien américain, Prix Nobel de
Physique en 1969) dénomme « quarks » [2] les plus petits
constituants de la matière (actuellement connus), d’après une
phrase de Finnegans Wake, “Three quarks for Muster Mark” (trois
quarks pour Mr. Mark, “quark” signifiant peut-être “acclamation” ou
raillerie” dans l’ouvrage de Joyce).
Lucia Joyce intéresse les psychiatres car elle « commence à
montrer des signes de maladie mentale vers 1930 », est
étiquetée tour à tour « schizophrène », « hébéphrène », « pas
lunatique mais réellement névrotique » (“not lunatic but
markedly neurotic’’), ou encore « à surveiller », et passe de
nombreuses années en institutions spécialisées, d’abord en Suisse,
au Burghölzli de Zurich (la clinique psychiatrique universitaire où
exercèrent notamment Karl Abraham, Eugen Bleuler et Carl Gustav
Jung), puis à Ivry-sur-Seine en France, et enfin à Northampton où
elle meurt, en Angleterre.
Ayant brièvement Lucia pour patiente, mais renonçant à la suivre
car il la juge « si fermement attachée au psychisme de son père
que l’analyse ne saurait réussir », Jung la considère comme
l’« anima inspiratrix » de Joyce, en précisant : « Si vous
connaissez ma théorie de l’Anima [3], Joyce et sa fille en
constituent un bon exemple. » Jung décrit Lucia et son père
comme « deux personnes allant vers le fond d’une rivière, l’une
y coulant et l’autre y plongeant. »
Inspiratrice, muse, danseuse (devant faire le deuil de sa
carrière artistique du fait de sa pathologie, à une époque où
l’enfermement institutionnel condamne la réinsertion sociale des
malades mentaux), Lucia demeure un personnage fascinant, en
filigrane dans l’œuvre de son père. Et son souvenir persiste en
Irlande où elle est devenue la « mascotte » d’une campagne contre
la stigmatisation des malades mentaux, afin d’« augmenter la
prise de conscience sur la schizophrénie » (la “Lucia
Week”).
[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Sinthome
[2] http://villemin.gerard.free.fr/Science/PaQuark.htm
[3] http://www.cgjung.net/oeuvre/textes/animus/index.htm
Dr Alain Cohen
Congia L et coll. : Nuvoluccia in her lightdress: Lucia Joyce’s mental illness in Finnegans Wake. Am J Psychiatry, 2012; 169-9: 898–899.
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