Vers une Intelligence Artificielle sexuellement active ?

Paris, le samedi 5 mai 2018 – L’intelligence artificielle (IA) est le centre d’attentions croissantes. Beaucoup sont convaincus que cette nouvelle ère informatique et technologique contribuera à améliorer la qualité des soins et l’accompagnement des patients. D’autres cependant s’interrogent sur les conséquences de cet envahissement de l’intelligence artificielle dans nos vies, notamment en ce qui concerne les rapports humains. Ainsi, des réflexions commencent-elles à émerger sur les émotions des robots et sur leurs droits. Les liens entre intelligence artificielle et sexualité sont au cœur de ce type de questionnements, comme l’illustre cette tribune de notre confrère psychiatre Alain Cohen.

Par le Dr Alain Cohen, psychiatre

« I’m a Barbie girl, in a Barbie world
Life in plastic, it’s fantastic.
» (Aqua, 1997)

« Mattel a attaqué en justice le groupe, l’accusant d’avoir violé la marque de fabrique de Barbie, terni sa réputation et transformée en objet sexuel. Aqua répondit que Mattel avait imputé sa propre interprétation aux paroles de la chanson, et que MCA Records ne laisserait pas leur single à succès se faire censurer. Ironie de l’histoire, Mattel utilise depuis 2009 la rythmique de Barbie Girl pour ses publicités télé. » (Wikipédia)

Il y a longtemps que les récits de science-fiction nous ont habitués à une humanisation des robots, par exemple à des compétitions sportives se déroulant entre équipes de robots humanoïdes, ou à des rapports sexuels entre un être humain et un partenaire-robot anthropomorphe ou gynoïde, version élaborée des "poupées gonflables" et autres "sex-toys". 

Vers un proxénétisme « high-tech » ?

On peut revoir ainsi Vice (2015), le film de Brian A Miller (avec Bruce Willis et Ambyr Childers) où une femme artificielle devient consciente d’elle-même et tente d’échapper à celui qui l’exploite à des fins mercantiles auprès de clients payant pour assouvir tous leurs fantasmes avec ces êtres humanoïdes. Ce type de scénario rappelle celui du film Mondwest de Michael Crichton (1973), le futur auteur de Jurassic Park (qui s’adonnait à l’écriture de techno-thrillers et autres œuvres de science-fiction pour financer ses études de médecine) et à sa suite, le film de Richard T. Heffron, Les Rescapés du futur (1976). Mais avec la polémique actuelle [1] sur l’assimilation d’un établissement parisien à une « maison close nouvelle génération », la réalité serait-elle en train de rattraper la fiction ?

Rappel des faits : le groupe Communiste-Front de gauche au Conseil de Paris demande la fermeture d’une « maison close de poupées sexuelles » où, contre l’achat de ce service, le client peut louer du « temps de poupée X » pour se livrer aux plaisirs charnels avec celles que leurs détracteurs appellent des « prostituées de silicone ». Paradoxe : en assimilant ainsi le propriétaire des lieux à un proxénète et en brandissant à ce propos la fameuse loi Marthe Richard [2], ces élus ont surtout l’intention de défendre, bien sûr, les "vraies" femmes pouvant souffrir de toute comparaison avec lesdites poupées X. Mais à trop vouloir défendre ainsi l’image de la femme, cette stratégie risque de susciter un insidieux retour de manivelle : suggérer que la poupée X est « presque femme » (puisqu’on veut faire interdire son "exploitation" par l’application d’une loi protégeant à l’origine les vraies femmes), c’est laisser entendre, réciproquement, que la femme (biologique) rappelle aussi cette femme-artefact (au sens "fait de l’art") sexuel, associant (dès à présent ou dans un avenir proche) silicone, microprocesseurs, nanomoteurs et IA (intelligence artificielle).

En écho à Louis Aragon et à Jean Ferrat, la célèbre street-artiste Miss. Tic [2] affirme que « l’homme est le passé de la femme ».  Cette éventualité de pseudo « proxénétisme high-tech » présage-t-elle un temps où de telles "sexy dolls" (et surtout leurs descendantes ultra-réalistes truffées d’IA) seraient l’avenir de la femme ?... Consacré à l’essor ubiquitaire de la robotique, un hors-série récent du Monde propose un article sur la « révolution » de ces « poupées sexuelles [3] ».

Après la vallée dérangeante

Dirigeant une entreprise californienne dans ce secteur des robots gynoïdes (à 4000 $ l’unité et « le triple avec toutes les options »), Matt McMullen donne à ces ersatz robotisés de femmes « parole et personnalité », en espérant à terme « passer à leur animation » pour parfaire l’illusion. Il faut rappeler ici que le marché du substitut robotique de la femme constitue un eldorado financier, ne serait-ce qu’avec la perspective de ventes en Chine où il manquerait, selon les estimations, entre 100 et 400 millions de vraies femmes, à la suite d'une longue politique d’enfant unique ayant conduit à ce déficit démographique, lié à la sélection du sexe de cet enfant unique, sélection allant parfois jusqu’à l’infanticide des filles à la naissance. Matt McMullen regrette que « les roboticiens universitaires ignorent ses travaux » mais constate que « l’idée d’une IA sexuellement active les intrigue ». Et sa célèbre poupée Harmony fait déjà le buzz [4]... Mais à terme, avec les progrès du réalisme robotique, un "client" remarquera-t-il et acceptera-t-il la différence entre femme artificielle et naturelle ? Dans une nouvelle de science-fiction, un homme s’abandonne ainsi à des ébats réguliers (et torrides) avec une femme, jusqu’au jour où il remarque une petite inscription sur son dos : « made in China ». Pour cette question de l’acceptabilité psychosociale des robots humanoïdes, le roboticien japonais Masahiro Mori est la référence obligée, avec ses travaux sur la « vallée dérangeante » (ou « vallée de l’étrange »)[5] : « si une représentation de l’humain qui se veut ultra-réaliste ne l’est pas totalement, elle génère un malaise », voire une répulsion craintive. Pour être crédibles, acceptées et achetées, ces Èves artificielles devront donc tendre à la perfection (dans le mimétisme avec leurs modèles naturels)... c’est-à-dire intégrer les mêmes imperfections que tout être humain !

La sexe-fiction

À ce prix seulement, on pourra appliquer aux épigones de la poupée Harmony ce souhait que Benjamin Disraeli réservait aux vraies femmes : « Que Dieu protège l’homme qui refuse de se marier tant qu’il n’a pas trouvé la femme parfaite, et que Dieu l’aide bien davantage encore quand il l’aura trouvée ! » En robotique comme ailleurs, on peut méditer cette réflexion édifiante de Yacine Bellik : « Le bonheur n’est pas dans la recherche de la perfection mais dans la tolérance de l’imperfection ». Ou celle (désabusée ou misogyne ?) d’un anonyme : « Dieu promit à l’homme qu’il pourrait trouver des femmes parfaites dans tous les coins. Puis il fit la Terre ronde. Il en rit encore... »  Une branche particulière de la science-fiction est la "sexe-fiction", présentée par l’auteur et critique Jacques Goimard (1934–2012) comme « une variété de pornographie un peu bizarre qui décrit des pratiques amoureuses impossibles à observer dans la nature ». 

Exemple avec la nouvelle de Thomas Brand, Don Slow and his electric girl getter (Don Slow et son attrape-fille électrique, 1973) : grâce à un « rayon à attraper les femmes » de son invention, Don Slow peut séduire toute femme touchée par cette onde. Mais il possède aussi un véhicule autonome, Robauto, piloté par un robot. Testant son rayon de l’amour sur une femme au hasard, il attire dans sa voiture une certaine Sandra. Mais une fois installée dans cette voiture robotisée, Sandra tombe immédiatement amoureuse de « la voix mélodieuse et de l’intelligence raffinée » (et artificielle) de... Robauto, lequel se débarrasse alors de l’infortuné Don Slow en l’éjectant du véhicule, pour pouvoir rester seul avec Sandra !...

Dans son blog sf-zone[6], Jonathan Grandin pose la question sur la « frontière entre programmation et conscience amoureuse : à quel moment la créature artificielle n’obéit qu’à des instructions codées, et à quel moment devient-elle autonome dans ses choix ? »

Un affaiblissement du lien social ?

Une autre conséquence de cette robotique sexuelle (ou, plus généralement, ludique et récréative) pourrait être l’affaiblissement du lien social : pourquoi parler encore à de vraies relations humaines, quand la machine semble suffire ? Auteur d’un ouvrage sur « l’empathie artificielle » (Le Jour où mon robot m’aimera, 2015, Albin Michel), le psychiatre Serge Tisseron [7] met ainsi en garde contre la rupture du lien social pouvant résulter de l’essor de tels robots "partenaires" (même non sexuels) : le robot de compagnie peut se révéler utile (par exemple pour « conserver des performances cognitives et même motrices »), mais il peut aussi entraîner un « repli sur la machine », en offrant « un tel éventail d’activités » (y compris sexuelles) que « l’utilisateur risque de perdre le goût d’aller voir des humains ».

L’intrusion de la technologie dans les relations amoureuses (déjà largement entamée avec feu le minitel rose et les actuels sites de rencontres) pourra aussi bouleverser la socialisation. Dans sa nouvelle In the Group (Le Collectif, 1973), l’auteur de science-fiction américain Robert Silverberg propose un monde futur où, paradoxalement, l’individu se retrouve en fin de compte isolé en raison de l’excès initial de rapports humains (notamment d’ordre sexuel) imposés par la norme sociale rejetant « toute forme d’individualisme » ou d’isolement. Y compris pour la sexualité : « bannissant les relations monogames, les gens se regroupent dans des "collectifs" où, grâce aux progrès des télécommunications, ils peuvent se livrer psychiquement à des relations sexuelles avec des partenaires multiples, sans se toucher matériellement », le ressenti d’un individu étant automatiquement communiqué à tous les membres du collectif sexuel concerné. Grain de sable : le dénommé Murray tombe amoureux "à l’ancienne"de Kay, une femme de son collectif. En d’autres termes, devenu jalousement exclusif, il ne veut plus de ces ébats "synchronisés" entre plusieurs personnes, et souhaite « faire l’amour avec elle sans participation des autres ». Mais Kay refuse résolument ce mauvais comportement que la société dénonce comme une tare, « l’exclusivisme ». Les autres membres du groupe s’efforcent alors de ramener Murray à la raison, en lui rappelant l’archaïsme, l’égoïsme et l’illégalité de « l’amour réduit à un seul couple ». Ne pouvant comprendre les arguments du groupe et devenu un paria, Murray est exclu du collectif « pour comportement antisocial et individualisme » et mènera désormais une vie d’errance, « seul et désemparé ».

Mâles, femelles, etc.

Un autre aspect de la sexe-fiction est la possibilité d’un nombre de sexes supérieur à 2. Mais sur ce point, l’imagination la plus débridée ne semble pas avoir égalé la nature, avec le cas du « blob » (physarum polycephalum)[8] : organisme unicellulaire polynucléé, visible à l’œil nu, ni animal, ni végétal, ni champignon, cette créature étrange est notamment capable d’apprentissage et de transmission de nouvelles informations à des congénères, malgré l’absence de tout système nerveux ! Et il comporte... 221 sexes différents !  


Références
[1] Romain Lescurieux : « Le propriétaire peut être assimilé à un proxénète », 20 minutes, n° 3262 (19-03-2018), page 5.
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Miss.Tic
[3] Yves Eudes : La révolution des poupées sexuelles. Dans la tête des robots HS Le Monde (03-2018) p. 76–77.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=9MmUb4VdLHE & https://www.youtube.com/watch?v=NB2s8vc-Jww
[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Vall%C3%A9e_d%C3%A9rangeante
[6] http://www.sf.zone/sexe-science-fiction/
[7] Antoine Flandrin : Entretien avec Serge Tisseron. Dans la tête des robots HS Le Monde (03-2018) p. 86–87.
[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Physarum_polycephalum & https://www.youtube.com/watch?v=47qiwqKRef0

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Vos réactions (5)

  • Quid des robots androides ?

    Le 05 mai 2018

    L'auteur ne parle que du développement de robots gynoïdes: étonnant non ?

    Dr Michel Manuelian

  • L'auteur ne ferait-il pas preuve de sexisme ?

    Le 06 mai 2018

    Très intéressant comme article sur la dérive possible des rapports humains. Y-compris sexuel. L'auteur ne ferait-il pas preuve de sexisme en ne relatant, n'imaginant que des hommes se servant de robots-poupées? Pourquoi n'imagine-t-il pas aussi l'inverse : femmes se servant aussi de robots-poupées?

    Les rapports humains évoluent et ces stéréotypes de "l'homme chasseur/prédateur" sont peu à peu en train de faire place à l'égalité. L'affaire Weinstein et autres Nobel montre qu'on est encore loin du compte, mais l'égalité et en marche. Si les robots pouvaient empêcher / remplacer des comportement sexistes intolérables, pourquoi pas? En attendant que les rapports humains soient parfaitement égalitaires : on peut rêver?

    Dr Jean-François De Wispelaere

  • Les fabricants privilégient pour l'heure le marché masculin

    Le 07 mai 2018

    Ce reproche de "sexisme", c'est-à-dire de parti pris, reste partiellement justifié car, en tant qu'homme, je fantasme sûrement moins sur les "poupées masculines"! Mais il existe aussi une raison plus objective à n'évoquer pratiquement que les robots gynoïdes : le fait que les fabricants privilégient pour l'heure ce marché, à destination des hommes. Je cite ainsi la présentation de l'émission "Sexe et amour 3.0", diffusée sur Arte le mardi 8 mai: "Comment la révolution numérique bouleverse nos pratiques sexuelles et nos relations amoureuses. Un inquiétant état des lieux, des robots sexuels féminins aux rencontres "charnelles" en réalité virtuelle." (https://www.arte.tv/fr/videos/072493-000-A/sexe-et-amour-3-0/)

    Dr Alain Cohen

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