A demain, si vous le voulez bien ?

Paris, le samedi 26 octobre 2059 – A chaque fois qu’elle allume son télécéphaloscope* Rose-Jean H. a une pensée pour sa grand-mère et ses articles du début du 21ème siècle. Ces articles où elle dénonçait le catastrophisme ambiant, se montrant sarcastique quant aux messages qui à l’époque s’inquiétaient de la possible fin du monde. Ce n’est sans doute pas la fin du monde, mais on ne peut probablement pas dire que les messages d’alerte étaient si exagérés. Car en allumant son terminal numérique collectif, elle reçoit ce message rituel : « Vous ne disposez aujourd’hui que de 3h42 minutes d’autonomie et les serveurs que vous alimenterez seront immédiatement vidés sauf instruction contraire, moyennant un forfait de 95 euros-dollars - Merci de bien vouloir éteindre vos éclairages électriques pendant toute la durée de votre utilisation ».

C’était arrivé en 2029 alors que toute l’équipe s’apprêtait à fêter les cinquante ans du JIM, qui contre vents et marrées continuait à se présenter comme l’un des "leaders" de l’information médicale. Les Européens avaient été invités à drastiquement limiter leur consommation en tous genres. Et internet et la télécéphalopathie n’avaient pas échappé à cette obligation, compte tenu de la gourmandise électrique des serveurs. Certains à la rédaction avaient ironisé que pour ses cinquante ans, JIM allait peut-être redevenir un titre "papier"(mais pour cela il aurait fallu que la production de documents recyclés ne soit pas elle aussi fortement rationnée).

Prénom mixte et initiale du nom

Ainsi Rose-Jean H. (comme tous ses congénères elle portait un prénom mixte afin d’éviter toute discrimination de genre, voilà qui aurait aussi fait frémir les équipes du JIM 2019 qui s’ingéniaient encore à l’époque à dire "le" ministre [même quand ce dernier était une femme] en se pliant à d'antiques règles académiques, comme tous ses contemporains son nom de famille avait été réduit à une initiale pour limiter la déperdition d’énergie),  Rose-Jean H donc ne disposait que de très peu de temps pour déterminer les sujets qu’elle se proposait de commenter pour les professionnels de santé (médecins, infirmiers, aiguilleurs de santé, assistants robotisés, clones robotiques).

Utilisant la fonction télépathie développée par China corp, elle fit donc le tour des sites des syndicats dont certains proposaient encore des vidéos. Les organisations toujours liées par une convention avec la Santé pour Tous, désormais en concurrence directe avec les complémentaires santé, se battaient alors ardemment pour un retour, même minoritaire, du paiement à l’acte (sans contact). Vingt ans de politique du forfait unique commençaient en effet à provoquer les effets secondaires que les vieux syndicats d’avant la crise climatique prédisaient. Il y avait également toujours cette fronde d’étudiants en médecine dans la ville de Berry-sur-Yvette. Ils campaient dans un bureau de poste désaffecté en interrogeant cette absurdité : pourquoi alors qu’il ne demeurait à Berry-sur-Yvette que 53 habitant-e-s et que tous les services publics s’étaient volatilisés, la loi de solidarité-citoyenne des médecins qui avait imposé l’installation obligatoire dans les déserts médicaux continuait à s’appliquer alors qu’à dix kilomètres de là, l’hôpital ne comptait plus que deux médecins titulaires ?

Prime à l'efficacité maitrisée

Mais le combat syndical le plus vif du moment était certainement cette lutte contre le nouvel objectif que la Santé pour Tous, successeur de l'Assurance maladie, entendait imposer aux médecins, via la prime à l’efficacité-maîtrisée (qui avait remplacé la Rémunération sur objectif de santé publique en 2038). Dix euros-dollars (ou une heure d’autonomie électrique) étaient promis à ceux qui parvenaient à convaincre leurs patients de plus de 105 ans qu’ils devaient se passer de soins et la même somme à ceux qui proposeraient avec bienveillance une vasectomie et une ligature des trompes aux couples ayant déjà un enfant. Les plus vieux syndicalistes se hérissaient contre ce dévoiement du rôle du médecin tandis que les plus progressistes estimaient que la diminution de la population mondiale récemment amorcée ne justifiait plus de telles actions. Cependant, ils ne pouvaient ignorer que l’arrivée récente des immunothérapies de huitième génération et la disparition quasiment totale des maladies liées au tabac (sans compter que l’alcool était très rationné et que les nouveaux produits de synthèse limitaient les risques classiques, même si certains en redoutaient d’autres) concouraient à une augmentation toujours dynamique de l’espérance de vie. D’autres organisations se montraient plus en accord avec le projet, même si elles en discutaient les modalités. Enfin, beaucoup considéraient qu’un tel objectif n’avait pas lieu d’être puisque les nouveaux algorithmes permettaient de prédire à 17 mois et cinq semaines près la date de décès de quelqu’un (sauf accidents de la circulation de plus en plus rares et toujours moins graves compte tenu de l'interdiction de l’essence et des air bag personnels).

Dopage homéopathique

Ayant réuni suffisamment d’informations et ayant transmis au robot journaliste X9 le soin de rédiger les synthèses médicales du jour (sur une nouvelle technique de chirurgie où l’humain pouvait être complètement et heureusement absent, l’apparition d’un virus provoquant fièvre et vomissement et parfois la mort dans une banlieue de Dakar et des résultats plutôt mitigés sur l’efficacité d’une molécule censée permettre d’éviter les infections à borréliose devenues un véritable fléau), Rose-Jean entra en concentration. Il s’agissait, après avoir placé des électrodes au niveau de ses tempes, de réfléchir patiemment à chaque phrase que l’on souhaitait "écrire", afin qu’elles soient retranscrites en temps réel. Bien sûr, l’exercice était parfois difficile quand le parasitage des pensées conduisait à la rédaction de phrases absconses ou inconscientes ou si le calibrage de la machine pendant la période d’apprentissage avait été mal fait. Mais Rose-Jean H. n’hésitait pas à se doper en utilisant une drogue homéopathique, puisque leur efficacité avait fini par être prouvée et que cela avait conduit à une remise en question profonde de tous les dogmes.

Les articles étaient prêts et il lui restait assez de temps pour expédier par un télécéphalographe ses productions sur les comptes personnels des lecteurs.

Une dernière étape était nécessaire : déterminer le statut des informations qu’elle proposait. En fonction de son choix, elle s’exposait à des risques de "poursuite" plus ou moins majeurs. Si l’on s’en tenait à assurer que son article avait un faible degré de fiabilité, on pouvait être certain que personne ne pourrait vous reprocher mensonges et autres fakenews, et cela n’empêchait pas d’être lu puisque plus personne n’avait aucune confiance dans ce classement des informations mis en place par le successeur d’un certain Emmanuel Macron. Enfin, elle envoya donc les articles à la fois sur le portail JIM.fr et sur les terminaux numériques cérébraux de ses abonnés. Elle savait que les messages disparaîtraient au bout d’une heure s’ils n’étaient pas lus. Ce n’était pas la réglementation contre les publicités pour médicaments qui voulait ça ; désormais ces dernières étaient totalement interdites, mais la volonté des pouvoirs publics de limiter les pollutions réelles et intellectuelles.

Le télécéphaloscope s’éteignit. La lumière rejaillit faiblement à nouveau. Elle se demanda s’il lui restait des tomates issues de l’agriculture génétique dans son frigo collectif. Elle savait que la semaine suivante, elle proposerait à ses lecteurs quelques articles distrayants pour les 80 ans du JIM. Seront-ils nombreux à se souvenir de sa fondation, un jour d’octobre 1979, quand internet n’existait pas et que le réchauffement climatique était espéré pour l’été ? Affaire à suivre.

*Rappelons que selon Edgar P Jacobs, le télécéphaloscope a été inventé par le Pr Septimus en 1953 (in La marque jaune)

Aurélie Haroche (grand-mère de Rose-Jean H.)

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