A l’extérieur (et à l’intérieur) de la tempête

Paris, le samedi 14 décembre 2019 – Les cloisons. C’est étonnant comme derrière les murs les agitations se taisent. D’ici, on ne dirait pas que la France traverse une bulle d’hébétude. Suspendue à la grève, perdue entre le soutien et la colère. D’ici on ne mesure pas les manifestations, les révoltes, les empressements de ceux qui marchent qui contre le gouvernement, qui faute d’autres moyens de se déplacer. Pourtant, ici aussi les changements sont perceptibles. C’est comme-ci la tempête s’entendait dans un écho étouffé. Il y a les aides-soignantes qui sont encore moins nombreuses que d’habitude, certaines ne pouvant pas se rendre à leur travail. Il y a les visites qui sont bien plus rares. A l’abandon, s’ajoute l’abandon. Ainsi vivent la grève actuelle les aïeux résidant dans les établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes (EHPAD). La paralysie de la France les prive du mouvement qui égayait leur existence, qui leur apportait encore l’esprit de l’extérieur.

En toute injustice

Avocate, procureur à Rouen et Nanterre, présidente du tribunal de grande instance de Paris, présidente de la dixième chambre correctionnelle de Paris puis de la cour d’assises et enfin avocate générale à Fort-de-France, Michèle Bernard-Requin a rejoint une de ces îles où le monde ne vous arrive plus que par bouffée et dont vous pouvez être privé si facilement au gré d’une grève. Elle a été admise en soins palliatifs à l’hôpital Saint Perrine. Celle qui a si souvent dénoncé dans ses écrits et parfois sur les plateaux de télévision les dysfonctionnements de la justice, est désormais une spectatrice de ceux du système de santé.

Ceux qui restent

Comment les patients perçoivent les dénonciations soulevées par les professionnels de santé qui depuis des semaines décrivent la dégradation des soins et souffrent de conditions de travail de plus en plus pénibles ? S’ils sont nombreux à soutenir les soignants dans leur combat, s’ils peuvent mesurer dans leur propre parcours les difficultés des hôpitaux, ils oublient souvent ces turbulences une fois le chemin de la guérison franchi. Mais pour ceux qui restent. Ceux qui sont à la fois les prisonniers et les bienheureux invités de ces îles ?

Manifestation pour des sourires

Après avoir tenu bien des chroniques dans Le Point pour raconter ses histoires d’avocate commise d’office (elle avait eu ainsi à défendre un père accusé d’infanticide qui s’est en fait révélé innocent mais coupable de vouloir protéger sa compagne), pour dénoncer la brutalité de certains de ses confrères, elle écrit ce 9 décembre sur l’amour de Sainte Perrine, centre de soins palliatif de l’ouest parisien. Elle décrit « J'apprends que la structure de Sainte-Perrine, soins palliatifs, a été dans l'obligation il y a quelques semaines de fermer quelques lits faute de personnel adéquat, en nombre suffisant et que d'autres sont dans le même cas et encore une fois que les arrêts de travail du personnel soignant augmentent pour les mêmes raisons, en raison de surcharges ». Cette situation est pour elle inconcevable, tant elle juge remarquable le travail des soignants de l’unité où elle a été admise. « Tous mes visiteurs me parlent immédiatement des sourires croisés ici (…) Maintenant, je comprends, enfin, le rapport des soignants avec les patients, je comprends qu'ils n'en puissent plus aller, je comprends, que, du grand professeur de médecine, qui vient d'avoir l'humanité de me téléphoner de Beaujon, jusqu'à l'aide-soignant et l'élève infirmier qui débute, tous, tous, ce sont d'abord des sourires, des mots, pour une sollicitude immense. À tel point que, avec un salaire insuffisant et des horaires épouvantables, certains disent : « je préfère m'arrêter, que de travailler mal » ou « je préfère changer de profession ». Il faut comprendre que le rapport à l'humain est tout ce qui nous reste, que notre pays, c'était sa richesse, hospitalière, c'était extraordinaire, un regard croisé, à l'heure où tout se déshumanise, à l'heure où la justice et ses juges ne parlent plus aux avocats qu'à travers des procédures dématérialisées, à l'heure où le médecin n'examine parfois son patient qu'à travers des analyses de laboratoire, il reste des soignants, encore une fois et à tous les échelons, exceptionnels ». De ce cri, elle lance une prière pour que les pouvoirs publics prennent la mesure de l’importance de permettre à ces humanités particulières de continuer à sourire, à pallier pour les malades le manque de sollicitude de l’existence.

Cela a été envoyé de l’autre côté du mur. D’une île où les protestations parviennent étouffées. Les derniers voiles de la tempête.

Aurélie Haroche

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