Allergie et intimité

Michel Mairesse, Claire Ledent,

Département de Pneumo-allergologie, CHR Namur

Les auteurs attirent l’attention sur un chapitre de la pathologie médicale, souvent méconnue, sinon tournée en dérision: l’allergie et l’intolérance liées directement ou indirectement à la sexualité. Toutefois, la description des différentes causes en démontre la complexité et l’évocation de la symptomatologie sa gravité potentielle ainsi que les répercussions socio-familiales parfois graves. 

Les problèmes liés à la sexualité restent encore, en 2009, un sujet tabou: cette réalité s’applique aussi à la pathologie de la sexualité et tout particulièrement aux manifestations d’hypersensibilité immunologique et non immunologique en relation avec les activités sexuelles et qui sont mal connues et sous-estimées. Les allergies au liquide séminal ainsi qu’au latex constituent les deux causes classiques des manifestations allergiques en relation avec les rapports sexuels.

Allergie au liquide séminal

Le premier cas a été rapporté en 1958 par Specken (1), le deuxième cas par Halpern (2) en 1967 avec la mise en évidence d’un mécanisme réaginique (IgE-dépendant), et le premier cas français par Sabbah (3) en 1979, avec le succès d’une désensibilisation spécifique; le premier cas belge fut rapporté en 1981 par notre équipe (4). L’allergie au liquide séminal (5, 6) se manifeste classiquement sous deux aspects:

– une forme locorégionale avec vulvo-vaginite, prurit et/ ou oedème;
– une forme systémique avec urticaire généralisée, oedème de Quincke, asthme, voire choc anaphylactique.

Comme dans toute réaction IgE-dépendante, les symptômes cliniques surviennent toujours dans un délai rapide après le rapport sexuel (de quelques minutes à une heure maximum), quel que soit le partenaire, touchant préférentiellement les femmes jeunes et, dans certains cas, lors du premier rapport sexuel. Le diagnostic est basé essentiellement sur l’interrogatoire: évident pour les formes systémiques, il peut être plus délicat en cas de forme locorégionale, avec un diagnostic différentiel de mycose vaginale, dermographisme et même urticaire retardée à la pression. Le diagnostic est confirmé d’une part par les tests cutanés (prick-tests puis intradermo-réaction si les premiers sont négatifs) après vérification des sérologies des hépatites et des maladies sexuellement transmissibles, et d’autre part par le dosage d’IgE spécifiques qui est souvent en défaut dans le cas des réactions locorégionales. Plusieurs allergènes ont été mis en évidence et tout récemment le PSA (antigène spécifique de prostate) présent dans l’urine du chien: 24% des sujets sensibilisés aux squames de chien sont sensibilisés au liquide séminal humain; cette dernière donnée permettrait de comprendre la survenue d’une réaction allergique au liquide séminal lors d’un premier rapport sexuel (7, 8). Comme pour toute réaction allergique de type immédiat, le traitement repose sur l’éviction de l’allergène (préservatif) et la prévention peut faire appel à l’arrêt d’un traitement contraceptif, utile dans les réactions locorégionales. Lorsqu’il existe un désir de grossesse, une désensibilisation spécifique est possible, soit par voie sous-cutanée (5), soit par voie locale (9) et, tout récemment, par le biais d’une insémination artificielle avec spermatozoïdes lavés (10).

Allergie au latex: préservatif (11-13)

L’inventeur du préservatif est inconnu, mais des textes égyptiens anciens (3.000 ans avant Jésus-Christ) en donnent une illustration sous forme d’un sac de lin; par la suite, on utilisa la soie, la vessie ou l’intestin d’animaux… mais le véritable père du préservatif fut Goodyear qui, en découvrant la vulcanisation en 1839, rendit résistant et élastique le caoutchouc naturel (latex d’Hevea brasiliensis). Le premier cas d’allergie immédiate aux protéines du latex naturel fut rapporté par Stern en 1927 (prothèse dentaire en latex) et le premier cas d’anaphylaxie peropératoire en 1984. Les aspects cliniques de l’allergie au latex sont multiples: prurit, urticaire, angio-oedème, rhino-conjonctivite, asthme et même choc anaphylactique; cette dernière présentation se voit essentiellement au cours des interventions chirurgicales. Les manifestations décrites avec le préservatif sont le plus souvent localisées à la sphère génitale (prurit, oedème), mais des cas d’urticaire généralisée et d’asthme ont été décrits. On n’oubliera pas l’allergie croisée du latex avec divers fruits (banane, kiwi, avocat…). Les voies de sensibilisation sont principalement le contact cutanéo-muqueux et la voie aéroportée. La liste des objets en latex est longue, relevant du domaine (para-)médical (gants chirurgicaux, sonde…) et privé (gants de ménagère, tétine, ballon de baudruche et articles à destination sexuelle comme préservatif, poupée gonflable…). Le diagnostic repose sur l’interrogatoire, les prick-tests avec les extraits commerciaux ou au travers d’un gant, les IgE spécifiques et éventuellement, en pathologie professionnelle, un test de provocation cutanée ou respiratoire. Les mesures thérapeutiques comportent le traitement symptomatique, l’éviction de tout contact, la diminution de l’allergénicité du latex par l’industrie, les substituts (notamment les préservatifs en polyuréthane) et, tout récemment, les premiers essais d’immunothérapie spécifique. Nous abordons maintenant d’autres situations, substances (médicaments, aliments…) et matériaux pouvant occasionner de façon directe ou indirecte une symptomatologie relevant d’une hypersensibilité immunologique ou non (intolérance au sens large du terme).

Allergie par procuration

Dans l’allergie par procuration, focalisée sur le domaine sexuel puisque existant dans d’autres circonstances, on doit évoquer deux points particuliers:

– voies de déclenchement de la symptomatologie:

• voie oro-orale ou baiser, responsable du syndrome d’allergie induite par le baiser décrit par Wuttrich en 1997 (14);
• voie génito-génitale;
• voie oro-génitale;
• voie génito-anale;

– allergènes impliqués:

• agents anti-infectieux et principalement les bêtalactames (15);
• AINS;
• aliments.

Les symptômes de cette allergie par procuration sont ceux de toute réaction allergique: syndrome oral ou autrement localisé, urticaire, oedème de Quincke, bronchospasme et même choc anaphylactique, d’où cette appellation de kiss of death dans l’observation de Steensma (16). La latence est habituellement brève: de quelques minutes jusque 90 à 120 minutes si l’allergène doit atteindre les sécrétions humaines par voie sanguine. Le diagnostic repose sur le trépied classique: l’anamnèse que va exiger l’évocation d’un tel diagnostic et qui devra être soigneuse, policière sinon indiscrète; la recherche d’un mécanisme IgE-dépendant par la réalisation de tests cutanés et le dosage d’IgE spécifiques et enfin, dans des cas difficiles, la réalisation d’un test de provocation. On pourra citer comme exemple le cas de ce patient allergique aux bêta-lactames, qui a présenté une réaction anaphylactique dans les suites d’un rapport sexuel avec une partenaire traitée par une pénicilline et le cas d’une patiente allergique au bouleau avec allergie croisée à la pomme, qui a présenté un syndrome oral au cours d’un baiser avec un partenaire ayant mangé ce fruit quelques instants auparavant (14). Sur le plan thérapeutique, on utilisera les drogues classiques: antihistaminique avec/sans corticostéroïde pour les syndromes localisés ou régionaux, corticostéroïde et adrénaline pour les réactions systémiques.

On envisagera aussi les mesures suivantes:

– éviction de l’allergène;
– prévention: applicable lorsque le ou la partenaire connaît son allergène;
– protection: le rapport protégé;
– abstinence! Il paraît aussi utile de préciser les points suivants:
– l’extrême diversité des allergènes alimentaires pouvant occasionner ce type d’allergie par procuration, les fruits secs se taillant la part du lion;
– autre enseignement: la gravité potentielle de ces accidents avec le kiss of death déjà mentionné; il conviendra d’être très attentif aux patients présentant une allergie alimentaire sévère avec seuil réactogène très bas;
– l’allergie par procuration, qu’elle soit d’origine alimentaire ou médicamenteuse, est certainement sous-diagnostiquée, particulièrement quand elle est liée aux activités sexuelles: une meilleure perception nous permettrait d’élaguer le chapitre des anaphylaxies idiopathiques qui constitue aussi un groupe de malades qui doit attirer notre attention dans ce domaine.

Urticaire retardée à la pression

Il s’agit d’une urticaire physique caractérisée par des lésions type d’oedème cutané localisé, survenant et persistant plusieurs heures après application d’une pression forte et prolongée. On a ainsi décrit, apparaissant après plusieurs heures, un oedème labial après un baiser prolongé fougueux, un oedème de la verge et gêne mictionnelle de même qu’une dyspareunie après rapport sexuel ou sur tampon (17).

Anaphylaxie induite par l’exercice et asthme induit par l’effort

Il s’agit là de deux présentations cliniques dont la symptomatologie est bien définie mais la pathologie moins. Que penser alors du «sex-exercise»? Existe-t-il un «sex exercise-induced asthma»? Quel en est le mécanisme? Certes, de petites études confidentielles ont objectivé des chutes du débit expiratoire de pointe de 100L/minute ou plus durant ou après un rapport sexuel, mais alors que l’on parle d’effort intense dans la définition de ces pathologies liées à l’exercice, on dit dans la littérature que l’énergie dépensée durant un rapport sexuel est équivalente à la montée de deux volées d’escalier! Ces éléments un peu contradictoires ont amené plusieurs auteurs à envisager d’autres facteurs causaux:

– facteurs émotionnels;
– réponse orgasmique inhabituelle;
– labilité du système nerveux autonome;
– position en décubitus dorsal.

Divers

Sous cette rubrique, on trouvera plusieurs substances et matériaux, intervenant directement ou indirectement dans les activités sexuelles, soit en les permettant, soit en les facilitant, soit en en corrigeant les conséquences non toujours désirées. – Les moyens contraceptifs principalement utilisés par nos compagnes ont modifié notre comportement en matière de sexualité mais, comme toute médaille a son revers, ces moyens présentent aussi des effets indésirables. Contraception instrumentale: chez l’homme, il s’agit du préservatif, sujet déjà abordé dans l’allergie au latex; chez la femme, il s’agit des dispositifs intrautérins ou stérilets et des clips tubaires de composition partiellement ou totalement métallique (cuivre, nickel) et pouvant être responsables de dermatoses (eczéma, urticaire) sur réactogènes internes (18). Contraception hormonale: nous touchons ici le chapitre complexe des oedèmes angioneurotiques liés à une anomalie du C1 inhibiteur, du complément et du métabolisme des kinines. A côté des types I et II, on a décrit plus récemment le type III, lié à la prise d’IEC mais aussi d’estrogènes: dans ce cas, la prise d’estrogènes est associée à une fonction C1 inhibitrice normale ou abaissée mais se normalisant après l’arrêt des estrogènes ou leur remplacement par un progestatif (19).

– Inhibiteurs de la phosphodiestérase classe V: ceux-ci, étudiés initialement dans l’hypertension artérielle, devenus intéressants dans le traitement des hypertensions artérielles pulmonaires et incontournables dans la dysfonction érectile, peuvent aussi présenter des inconvénients comme décrits chez ce patient, âgé de 56 ans, tabagique, diabétique, ayant présenté à deux reprises un oedème palpébral non prurigineux avec hyperémie conjonctivale, apparu environ 12 heures après la prise d’un inhibiteur de la PDE5 (20).

– Laminaires: une algue brune, Laminaria digitatas, utilisée pour la dilatation du col utérin dans les avortements thérapeutiques, a été l’origine d’une réaction anaphylactique 30 minutes après insertion endocervicale, le diagnostic ayant été prouvé par prick-test et IgE spécifiques (21).

Conclusion

La revue de ces nombreuses complications allergiques et d’intolérances liées aux activités sexuelles démontre bien que cette pathologie est très variée et potentiellement sévère. Il convient donc de ne pas négliger ce problème, d’en poser le diagnostic et d’y apporter une ou des solutions: éducation, prévention et traitement spécifique s’il en est un.

Références

1. Specken JHL. Een Merkwaardig geval van allergi in de gynaecologie. Ned Tijdschr Verloskd Gynaecol 1958;58:314-8.
2. Halpern BN, Ky T, Robert B. Clinical and immunological study of an exceptional case of reaginic type sensitization to human seminal flud. Immunology 1967;12:247-58.
3. Sabbah A, Drouet M, Le Sellin J, Autret E, Beuchet Y. Hypersensibilité réaginique au liquide séminal. Ouest Méd 1979;32:1339-43.
4. Ledent C, Durieux M, Mairesse M. Hypersensibilité au liquide séminal. Ouest Méd 1981;34:455-7.
5. Drouet M, Sabbah A, Hassoun S. Thirteen cases of allergy to human seminal plasma. Allergy 1997;52:112-4.
6. Ebo DG, Stevens WJ, Bridts CH, De Clerck LS. Human seminal plasma anaphylaxis (HSPA): case report and literature review. Allergy 1995;50:747-50.
7. de Blay F, Barnig C, Muti D, Schweitzer B, Purohit A. Allergie au chat et au chien. Rev Fr Allergol 2009;49:147-55.
8. Mattsson L, Lundgren T, Everberg H, Larsson H, Lidholm J. Prostatic kallikrein: a new major dog allergen. J Allergy Clin Immunol 2009;123:362-8.
9. Matloff SM. Local intravaginal desensitization to seminal fluid. J Allergy Clin Immunol 1993;91:1230-1.
10. Iwahashi K, Miyazaki T, Kuji N, Yoshimura Y. Successful pregnancy in a woman with a human seminal plasma allergy. J Reprod Med 1999;44:391-3.
11. Turjanmaa K, Alenius H, Mäkinen-Kiljunen S, Reunala T, Palosuo T. Natural rubber latex allergy. Allergy 1996;51:593-602.
12. Leynadier F, Mounedji N, Pecquet C, Chabane MH, Levy DA. L’allergie au latex: symptômes et indications thérapeutiques. Rev Fr Allergol 1997;37:556-61.
13. Espin M, Didier A, Perez T, Carre Ph, Leophonte P. Manifestations anaphylactiques au cours d’un rapport sexuel protégé révélant une allergie au latex. Rev Med Interne 1991;12:447-8.
14. Wüthrich B. Oral allergy syndrome to apple after a lover’s kiss. Allergy 1997;52:235-6.
15. Blanca M, Garcia J, Vega JM, et al. Anaphylaxis to penicillins after non-therapeutic exposure: an immunological investigation. Clinical and Experimental Allergy 1996;26:335-40.
16. Steensma DP. The kiss of death: a severe allergic reaction to a shellfish induced by a good-night kiss. Mayo Clin Proc 2003;78:221-2.
17. Poon E, Kobza-Black A. Delayed pressure urticaria causing obstruction of urinary flow. Acta Derm Venereol 1998;78:394.
18. Romaguera C, Grimalt F. Contact dermatitis from a copper-containing intrauterine contraceptive device. Contact Dermatitis 1981;7:163-4.
19. André C, André F, Veysseyre-Balter C, Rousset H. Oedème angio-neurotique acquis induit par la contraception hormonale. Presse Med 2003;32:831-5.
20. Chandeclerc ML, Martin S, Petitpain N, Barbaud A, Schmutz JL. Tadalafil and palpebral edema. Southern Medical Journal 2004;97:1142-3.
21. Knowles SR, Djordjevic K, Binkley K, Weber EA. Allergic anaphylaxis to laminaria. Allergy 2002;57:370.

Copyright © RMN, Gunaikeia, 2009

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