Anesthésiste mis en examen pour empoisonnements : l’enquête élargie à une cinquantaine de cas suspects

Besançon, le jeudi 15 mai 2019 – Le Dr Frédéric P., anesthésiste à Besançon a été mis en examen en 2017 pour sept empoisonnements et placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction d’exercer.

Les soupçons se sont portés sur le praticien, qui a participé à la réanimation (souvent avec succès) de plusieurs patients (âgés de 37 à 53 ans), victimes d’arrêts cardiaques alors qu’ils venaient de subir des interventions chirurgicales ne présentant pas, a priori, de risques élevés de complications de ce type.

L’enquête avait ainsi établi que des doses potentiellement létales de potassium et d’anesthésiques avaient été administrées à ces patients et les enquêteurs soupçonnaient l’anesthésiste d’avoir modifié les traitements prescrits par ses confrères afin de provoquer des incidents opératoires pour exercer ensuite ses talents de réanimateur. Ainsi, les enquêteurs privilégieraient la thèse dite du « pompier pyromane ».

Le médecin a donc été initialement poursuivi pour trois empoisonnements survenus à la Polyclinique de Franche Comté en 2009 et quatre autres (dont deux mortels) constatés à la Clinique Saint-Vincent.

Mardi, dans le cadre de nouvelles investigations, le praticien a une nouvelle fois été placé en garde à vue afin de faire la lumière sur une cinquantaine de signalements d’« événements indésirables graves » du même type survenus dans des cliniques où l’anesthésiste exerçait.
Parmi ces cas (dont un enfant de quatre ans qui a survécu) on recenserait 15 décès.  

Maître Frédéric Berna, l'un des avocats des parties civiles, se veut prudent mais résume devant la presse « il y a une convergence d'éléments à son encontre (…) On ne veut pas un coupable à tout prix. Tout ce qu'on veut, c'est savoir ce qu'il s'est passé », avant de lâcher : « si ces suspicions se transforment en culpabilité, alors clairement, il sera question de parler de tueur en série ».

Une accusation aberrante ?

Mais Maître Randall Schwerdorffer, l’un des avocats du médecin de 47 ans, met en avant une présentation très différente. Nous sommes « très en dessous d’une cinquantaine de cas » suspects, assure-t-il. Le médecin serait en outre « toujours sur la même ligne de défense qui consiste à dire qu’il n’a jamais été impliqué de près ou de loin dans un empoisonnement ».

Ainsi, dans une interview accordée à l’Est Républicain lorsque l’affaire a éclaté en 2017, le praticien reprenait au cas par cas les drames qui lui étaient imputés. Concernant deux des trois incidents constatés à la polyclinique de Franche Comté, il assurait tout d’abord qu’il était absent lors des événements. Par ailleurs, une enquête avait été diligentée en 2012 sur ces incidents qui paraissaient avoir écarté un acte de malveillance. « Comment peut-on, ensuite, revenir là-dessus dans le cadre de l’actuelle information judiciaire ? » faisait-il remarquer.  

A propos des événements constatés à la clinique Saint-Vincent, en janvier 2017, il estimait que l’acte intentionnel ne pouvait être nié, notamment parce que les poches de perfusion avaient été retrouvées percées mais il soulignait véhémentement que seul un des deux patients avait été pris en charge par ses soins et insistait : « n’importe qui avait accès au bloc, n’importe qui a pu le faire. Il n’y a pas besoin d’être un spécialiste en anesthésie. Je souhaite que l’enquête ne se limite pas à ma seule personne ».

Le médecin s’était également emporté contre la thèse le présentant comme un homme recherchant la jouissance du sauveur : « Sous prétexte de l'adrénaline, comme si on n'en avait pas assez, je m'amuserais à injecter des produits toxiques à des personnes, pour ensuite aller les réanimer ? C'est complètement aberrant ».

Une enquête uniquement instruite à charge ?

Sur la forme, le praticien et ses conseils considèrent que l’enquête est uniquement instruite à charge à tel point que Maître Randall Schwerdorffer a dénoncé un « acharnement judiciaire ».

Il demeure que la garde à vue est arrivée à son terme ce matin et que le médecin a été déféré au parquet, très probablement pour une nouvelle mise en examen et peut-être en vue de son incarcération. Le Procureur de la République s’exprimera à 17 h 30 sur cette affaire.

 

Dernière minute : le procureur de la République de Besançon, Etienne Manteaux, a annoncé à 17 h 30 que 17 nouveaux cas "d'empoisonnement sur personnes vulnérables" ont été retenus dans le réquisitoire introductif remis au magistrat instructeur à l’encontre de l'anesthésiste Frédéric P. Il avait déjà été mis en examen pour sept cas similaires, il y a deux ans.  Il sera, dès ce soir, entendu par un juge d’instruction en vue d’une mise en examen. Le procureur a requis sa mise en détention provisoire. Plus de développement, demain, dans nos colonnes.  

F.H.

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Vos réactions (5)

  • Mort sur ordonnance...

    Le 16 mai 2019

    Impensable autant d'arrêts cardiaques au bloc... Il y en a certes un... de temps en temps mais certainement pas des dizaines pour un seul et même anesthesiste. Ce médecin relève de la psychiatrie ces faits sont extrêmement graves !

    Dr A.W.

  • Bon il y a quand même un truc appelé présomption d'innocence

    Le 17 mai 2019

    Même si les juges semblent avoir du lourd dans leur panier...à partir du moment ou on estime qu'il ne va pas chercher à fuir à l'étranger, ni à faire disparaitre des preuves, ni à faire pression sur des témoins, alors la détention provisoire ne s'impose pas, sous réserve bien évidemment d'un contrôle judiciaire strict en attendant le procès.
    Après, tout est possible: la machination comme le comportement de pompier pyromane, rendez vous au procès...

    Dr Jean-Marc Ferrarini

  • Tout à charge, rien à décharge !

    Le 17 mai 2019

    On peut se suicider avec de très grosses doses de chlorure de potassium en perfusions iv.

    Je l'ai vu ! C'est la façon de se suicider qu'a choisie un urologue de N.... qui s'est piqué seul dans son cabinet, voici assez longtemps. Un de ses amis s'est suicidé à CM, bien plus tard, lui avec un fusil de chasse.

    Dans les deux cas, ils ont laissé une lettre expliquant leurs motivations : excès de travail et de responsabilités dus à la pénurie. De cela personne n'en parle !

    Sur les cas dans lesquels ce confrère anesthésiste de Besançon semblerait impliqué (de façon je dois avouer assez inhabituelle), les dossiers médicaux des patients qui le mettent en cause doivent comporter inévitablement des dosages sanguins du potassium et de la lidocaine mis en cause qui peut être analysé en moins d'une demi-heure soit dans le sang, soit dans les perfusions.

    Quant à la lidocaine ? Un seul cas mondial d'ailleurs non probant chez un bébé par erreur !

    Où sont les expertises comprenant ces dosages de potassium ainsi que les dosages des autres toxiques dont les opiacés. J'ai vu un cas où la patiente décédée avait reçue (prescrites par un réanimateur maladroit) des doses de morphine quatre fois supérieures aux doses tolérées.

    Où sont les autopsies médico-légales qui doivent impliquer ou innocenter ce confrère ?

    Pour le moment on attend avec prudence la démonstration du juge d'instruction ce qui ne sera pas facile, s'il veut rester à charge.

    Les cas les plus fréquents d'effets indésirables se concentrent sur des conflits de personnes, surtout venant d'écoles de médecine différentes parfois avec des stratégies très opposées.

    Les recruteurs de l'administration hospitalière devraient se méfier ! Exemple à PAU !

    Je note, à l'écoute du procureur de Besançon, l'existence de conflits entre les anesthésistes et les chirurgiens, ce qui reste assez méconnu de la population. Et pourtant les conflits se multiplient !

    L'Ordre devrait imposer des échanges plus courtois entre ces deux spécialités. Au moins que les anesthésistes qui récusent une indication écrivent une lettre se justifiant.

    Les dosages de K n'ont pas été révélés par le procureur. Quant à la lidocaïne mortelle je ne connais que le cas du décès d'un jeune enfant de 18 mois après ingestion d'une quantité 'non déterminée' (sic) de lidocaine visqueuse à 2%.

    Mais, à part ce cas isolé dans la littérature, la lidocaine a accompagné toute ma carrière chirurgicale depuis 1961. Rien vu !

    Ce que j'ai vu, c'est de l'insuline à trop fortes doses dans une perfusion post-opératoire. Mort avec convulsions d'une fillette opérée sans problème d'un reflux vésico rénal.

    Des infirmières spécialisées surveillent des anesthésies quand l'anesthésiste inducteur est occupé dans une autre salle d'opération. Pourquoi ? Pour doubler son CA, alors que le chirurgien lui ne peut pas se dédoubler.

    D'ailleurs, avant 1960, le métier d'anesthésiste n'existait même pas, sauf quelques CHU. Les chirurgiens apprenaient et faisaient les inductions et les intubations et passaient la main pour la surveillance à de bonnes infirmières 'pousse-seringues' ou 'employées du gaz' selon le vocabulaire de l'époque.

    Les anciennes sont restées au bloc avec un diplôme accordé sur acquisition de connaissances.

    Henri LABORIT, par exemple, était chirurgien de la Marine en 1940 quand il a voulu améliorer les procédés lamentables de l'anesthésie au masque de l'époque. Ce qui a fait de lui un spécialiste de pharmacologie rédacteur de la revue AGRESSOLOGIE inventeur à BOUCICAUT de nombreux médicaments.

    Les ampoules de CLK, il y en a partout. Cela faisait toujours partie des perfusions non seulement en réanimation, mais même en service. De là à ce qu'une pharmacienne (d'officine ?) en fasse le décompte pour un établissement, il ne faut pas compter sur elle pour aider le juge d'instruction.

    Si le CLK est en cause, reste que le procureur n'a pas donné un seul exemple de dosage excessif dans le sang ou dans la perfusion des survivants. Peut-être pour réserver certaines rares données au juge qui doit établir les preuves, ce que nous attendons tous.

    Dr JD

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