Arachide et œuf avant 6 mois, où en sommes-nous ?

Il n’y a pas si longtemps, il était recommandé de retarder l’introduction des produits allergisants dans l’alimentation des nourrissons, afin de prévenir la survenue d’une allergie alimentaire. L’étude LEAP* (Learning Early about Peanut Allergy) a démontré, pour l’arachide, que, non seulement cette préconisation n’était pas justifiée, mais aussi qu’une introduction précoce de ces aliments prévenait le risque d’allergie chez des enfants à risque (86 % pour les enfants dont le Prick Test ou PT est négatif et 70 % pour ceux dont le PT est positif, chez des enfants de 4 à 11 mois à risque d’allergie). Quelque temps plus tard, l’étude EAT** (Enquiring about Tolerance) a confirmé ce constat dans une population d’enfants non à risque, et a démontré que cela ne s’appliquait pas seulement à l’arachide, mais aussi à l’œuf. Les preuves scientifiques manquent néanmoins pour les autres allergènes.

Les Pr Gideon Lack, Dr Edmond Chan, Dr Michael Perkin, Dr Carina Venter ont fait le point sur le sujet, au cours d’un symposium intitulé « Food allergy: prevention is better than cure ? » qui s’est tenu lors de la première journée de l’édition 2020 du congrès virtuel de l’EAACI (European Academy of Allergy and Clinical Immunology).

Arachide avant 6 mois : pour qui, quand et comment ?

Selon le Pr Lack, suite à l’étude LEAP*, 3 questions se sont posées sur la prévention de l’allergie par l’introduction précoce de l’arachide. La première était d’identifier les enfants concernés par cette prévention. S’appuyant sur l’analyse compilée des données des études LEAP et EAT, il apparaît que tous les enfants bénéficient de cet effet préventif, quel que soit le groupe à risque auquel ils appartiennent (défini par le score d’eczéma SCORAD).

La deuxième question qui s’est posée était de préciser le moment idéal d’intervention pour prévenir cette allergie. Selon les recommandations actuelles, l’introduction doit avoir lieu entre 4 et 6 mois pour les enfants présentant un eczéma léger à modéré. Pour les enfants non à risque, elle peut se faire aux alentours de 6 mois, selon les préférences et les pratiques familiales. Enfin, pour les enfants présentant un eczéma sévère, une allergie à l’œuf ou les deux, une évaluation sérieuse en allergologie est indispensable entre 4 et 6 mois, avec un dosage des IgE spécifiques et/ou un PT et, si nécessaire, un test de provocation orale, avant d’autoriser l’introduction de l’arachide à domicile.

La troisième question découlant de l’étude LEAP, concernait la quantité d’arachide à introduire pour un effet préventif optimal. Les données actuelles indiquent un effet bénéfique sur l’allergie à partir de 2 grammes de protéines d’arachide par semaine (environ 2 cuillères à café de beurre d’arachide).

Quant à la prévention de l’allergie à l’œuf, l’équivalent d’un petit œuf de poule par semaine semble être la « dose préventive ».

Ce changement de paradigme rencontre quelques obstacles

Il faut reconnaître certaines difficultés à l’application de ces recommandations. Elles tiennent à : la réticence de certains parents, aux différentes définitions du haut risque, à l’absence de consensus sur les aliments concernés (seulement arachide et œuf, ou autres allergènes ?), à l’âge précis de l’introduction (4-6 mois ou 6 mois ?), à la quantité ou la fréquence de consommation une fois l’introduction réalisée, et au rôle des préparations vendues en pharmacie pour favoriser cette introduction.

Concernant les craintes des parents, le Dr Edmond Chan admet qu’elles conduisent souvent à des demandes de tests d’allergie avant la diversification. Il rappelle qu’un dépistage systématique de l’allergie avant la diversification n’est pas recommandé. Le risque élevé de faux positifs en est la raison principale,  mais aussi le retard de diversification que le dépistage pourrait engendrer, les coûts d’une telle opération et le nombre d’allergologue que cela mobiliserait.

Le Dr Chan remarque que malgré les réticences rencontrées, l’introduction précoce de l’arachide dans l’alimentation de l’enfant s’est grandement améliorée au Canada. Il estime qu’il faut reconnaître ce succès et rester ouvert à des solutions innovantes qui permettraient de résoudre ces difficultés.

La pâte d’arachide plutôt que les formulations spéciales

L’une des autres difficultés rencontrées par les parents est d’ordre pratique. Il s’agit de la forme sous laquelle peuvent être administrés l’arachide. Des préparations industrielles ont vu le jour, destinées à faciliter l’introduction des aliments allergéniques dans l’alimentation des nourrissons. Disponibles en vente libre, elles se présentent en petits sachets à mélanger à l’alimentation, contenant de la farine d’arachide, seule ou associée à d’autres aliments allergéniques. Le Dr Michael Perkin en souligne toutefois les inconvénients, parmi lesquels le prix et le fait que la vente de ces produits en pharmacie contribue à médicaliser l’introduction de l’arachide dans l’alimentation. Il préconise des solutions plus simples, comme le beurre d’arachide, qui peut être dilué pour lui donner une consistance adaptée (environ 2 cuillères à café de beurre d’arachide), et les œufs. 

Il faut rassurer les parents inquiets

Le Dr Carina Venter a conclu ce symposium en soulignant le fait que, dans le domaine de l’alimentation, les parents sont face à des messages parfois contradictoires : allaitement exclusif jusqu’à 6 mois, mais diversification entre 4 mois et 6 mois, mais est-ce plutôt 4 ou 6 mois ? Ces interrogations sont exacerbées dans certaines familles où existent des cas d’allergie alimentaire, ou si l’enfant manifeste des rejets de certains aliments. Des consignes précises, idéalement par écrit, doivent être données aux parents par les allergologues. Les conseils de nutritionnistes sont parfois indispensables. Il ne faut pas négliger en effet le risque de modification de la qualité nutritionnelle des repas que peut constituer l’introduction précoce de certains aliments : le beurre d’arachide ou les noix contiennent plus de graisses et de calories et moins de protéines que le blanc de poulet ou la viande rouge, par exemple.

Dr Roseline Péluchon

Références
Symposium « Food allergy: prevention is better than cure ». Congrès annuel de l’Académie Européenne d'Allergie et d'Immunologie Clinique. Du 6 au 8 juin 2020 (virtuel).
* Du Toit G et coll. : Randomized trial of peanut consumption in infants at risk for peanut allergy. N Engl J Med, 26 février 2015; 372(9):803-813.
** Perkin MR et coll. : Randomized Trial of Introduction of Allergenic Foods in Breast-Fed Infants. N Engl J Med. 2016;374(18):1733‐1743.

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