Arsenic et grande misère

Dhèkè, le mardi 11 mai 2004 - L'enfer est pavé de bonnes intentions. Pays régulièrement ravagé par d'importantes catastrophes naturelles (entre les mois d'avril et mai 1991 on compta ainsi un cyclone, une tornade, une tempête, des crues et un tremblement de terre), le Bangladesh est particulièrement exposé aux épidémies du type choléra, thypus, salmonellose, qui en raison de la pauvreté et de la vétusté des structures sanitaires sont toujours particulièrement meurtrières. Aussi pour limiter la propagation de ce type d'infections, une gigantesque opération fut lancée dans les années 70 par le gouvernement en collaboration avec l'Unicef. Il s'agissait de creuser partout dans le pays des puits tubés pour permettre aux Bangladais de consommer une eau non seulement plus saine, mais aussi plus proche. Grâce au forage des puits, les Bangladais purent en effet recevoir directement l'eau chez eux. Seule erreur, qui devait se révéler tragique, la vérification de la qualité des sols fut une formalité oubliée.

Dans les années 80, les premiers signes d'arsenicisme décelés dans l'état indien voisin du Bengale de l'Ouest inquiètent les autorités sanitaires. Des recherches commencent alors qui aboutissent en 1993 à la première confirmation de la contamination des puits bangladais par l'arsenic, mais les premiers chiffres précis ne sont connus qu'en 2000. Réalisées par le Centre britannique d'études géologiques, les analyses concernant 3 500 puits répartis sur l'ensemble du territoire révélèrent alors que 1,5 millions de puits connaissent des concentrations dépassant largement l'indice national pour l'eau potable de 50 parties par milliard. Au total ce sont 35 millions de personnes (sur 140 millions d'habitants) qui seraient exposés à des taux dépassant l'indice national et 57 millions concernées par des taux supérieurs à l'indice fixé par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) de 10 parties par milliard. La majeure partie du territoire (61 des 64 districts) est touchée. En outre, de nouvelles analyses menées par l'équipe de l'épidémiologiste Dipankar Chakraborti de l'Université Jadavpur à Calcutta en 2002 révélèrent la contamination de plusieurs états indiens dont celui du Bihar (situé à 500 kilomètres à l'ouest du delta probablement à l'origine de la diffusion de l'arsenic). Au total, le scientifique estime que l'ensemble de la région du sous-continent indien pourrait être concernée, soit près de 500 millions de personnes.

Face à «la plus grande intoxication collective de l'histoire », selon l'expression de l'épidémiologiste américain Allan H Smith de l'Université de Berkeley, les armes du Bangladesh sont faibles. Une opération de vérification a bien été lancée en 1997 mais qui dans la précipitation où elle a été menée, a parfois conduit à déclarer non contaminés des puits en réalité pollués. Surtout les populations bangladaises ont tendance à minimiser le danger qui les menace et continuent à préférer l'eau des puits, qu'il s'agisse d'ignorance de la situation ou d'incrédulité. A l'occasion des 22e et 23e séances de la commission du développement durable qui se sont déroulées le 30 avril dernier, le ministre des ressources en eau du Bangladesh, Hafiz Uddin Ahmad a signalé qu'une vaste campagne de sensibilisation venait d'être lancée. Il a en outre souligné que le mois d'octobre prochain serait placé sous le signe de l'assainissement.

Connaître les conséquences sanitaires de cette contamination reste difficile, l'arsenic pouvant ronger longtemps l'organisme avant de se manifester. Officiellement, l'OMS estimait l'année dernière que quelque 270 000 personnes seraient mortes dans les années 80 et 90, empoisonnées par l'arsenic. © Copyright 2004 http://www.jim.fr

A.H.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article