Avantages perçus des laboratoires et habitudes de prescription : une étude française déjà contestée

Paris, le mercredi 6 novembre 2019 – De nombreux travaux se sont intéressés au lien éventuel entre les "avantages" alloués par l’industrie pharmaceutique aux médecins et leurs habitudes de prescription. L’établissement d’une causalité directe est complexe mais plusieurs études ont paru confirmer l’hypothèse d’une relation claire. Il paraît, comme dans de nombreux autres domaines, difficile de contester que l’un des objectifs, outre l’information, des processus de communication des laboratoires est d’avoir une influence favorable à leurs produits sur les pratiques des praticiens. Cependant, les médecins sont nombreux à refuser qu’ils puissent être "sous influence" et beaucoup assurent pouvoir faire la part des choses entre les avantages qu’ils perçoivent et leur mission de soigner, fondée sur leur expérience et les preuves. Il pourrait néanmoins s’agir d’une sous-estimation de certains mécanismes inconscients.

Croisement des données

En France, les travaux ont été plus rares, en raison (pendant longtemps) de l’absence de données ou d’un accès plus complexe aux informations disponibles. Les récentes évolutions de la législation ont contribué à corriger les lacunes existantes. Ainsi, une équipe de médecins, chercheurs et ingénieurs de la Faculté de médecine de l’Université de Rennes 1 au Centre d’investigation clinique de Rennes (Inserm/CHU) et au sein de l’équipe REPERES s’est attelée au recoupement des données compilées dans la base Transparence Santé et de celles du Système national des données. Leurs recherches dont les résultats sont publiés dans le BMJ ont concerné 41 257 médecins généralistes. Leur objectif était de comparer les émoluments perçus avec la qualité des prescriptions. Pour évaluer cette dernière, les auteurs ont utilisé deux types de critère : le coût et les objectifs fixés par l’Assurance maladie ; deux filtres dont certains pourraient discuter la pertinence considérant que le coût et la conformité aux objectifs de l'organisme payeur ne sont pas des gages de qualité indiscutables. 

Des prescriptions moins coûteuses et plus proches des recommandations de l’Assurance maladie chez ceux ne recevant pas d’argent des laboratoires

Les chercheurs ont classé les médecins en six groupes en fonction du montant des avantages perçus. Ils ont pu mettre en évidence que les praticiens n’ayant jamais rien reçu par rapport à ceux auxquelles différentes sommes ont été allouées étaient les auteurs de prescriptions moins onéreuses, étaient plus susceptibles de recourir aux génériques, dispensaient moins souvent des traitements par vasodilatateurs et benzodiazépines de longue durée et s’orientaient moins fréquemment vers les sartans par rapport aux inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IEC). On ne retrouve a contrario pas de différences en ce qui concerne la prescription d'aspirine, de génériques d'antidépresseurs ou de génériques d'inhibiteurs de la pompe à protons (des détails sur la significativité statistique seront présentés dans un prochain article). Si les auteurs admettent que leur méthodologie ne peut attester l’existence d’une causalité directe, ces résultats permettent cependant d’étayer l’hypothèse d’un lien.

Si ces conclusions s’inscrivent dans la lignée d’autres travaux similaires (même si dans la littérature internationale les résultats ne sont pas toujours univoques), l’étude pourrait souffrir de certaines limites. Outre les discussions éventuelles concernant différents critères (même si certains pourraient ne guère souffrir de contestations, tels ceux concernant les benzodiazépines), on peut remarquer que le fait que la très grande majorité des médecins (90 %) ont reçu des "avantages" amoindrit la significativité d’une donnée si largement répandue pour évaluer la pertinence des prescriptions. De fait, comme l’a rappelé le président de la Fédération des médecins de France (FMF), le docteur Jean-Paul Hamon, sur Europe 1, il suffit d’avoir participé à un colloque en partie sponsorisé par l’industrie pharmaceutique pour être cité dans la base Transparence Santé. La très grande fréquence de ces soutiens rappelle combien, comme certains étudiants l’ont récemment souligné, l’apport de l’industrie pharmaceutique apparaît souvent incontournable (voire indispensable compte tenu de la faiblesse des autres sources de financement) dans de nombreuses opérations de formation. D’une manière générale, certains redoutent que des interprétations hâtives des résultats de cette étude jettent un nouveau discrédit illégitime sur les médecins, déjà régulièrement l’objet de campagnes de dénigrement.

L’importance des réflexions que ces travaux suscitent n’en reste pas moins incontestable.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Qui de la poule ou de l'oeuf...

    Le 07 novembre 2019

    Est-ce qu'il n'y aurait pas un biais de recrutement de la part de l'industrie pharmaceutique? Un médecin peu prescripteur d'un médicament du labo, a-t-il autant de chance de percevoir des avantages de la part de cette industrie? Le point de départ est-il vraiment l'avantage en nature? Quel était le coût et l'adéquation aux objectifs de l'assurance maladie des prescriptions des bénéficiaires, avant l'avantage perçu ?

    Dr Véronique Gilles

  • Et les cadeaux faits par la sécurité sociale à ces médecins (ROSP...)

    Le 12 novembre 2019

    Dans cette étude, a-t-on évalué les cadeaux beaucoup plus importants, en milliers d'euros, fait par la sécurité sociale à ces médecins : ROSP, aide à l'installation ?

    Dr Bernard Morardet

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