Aventurier britannique (portant bien son nom)

Londres, le samedi 24 août 2019 – « Est-ce que l’équipe de Fulham a gagné samedi ? ». La première question de Keith Castle, ce 20 août 1979, n’avait sans doute pas de quoi irriter un grand sportif comme le docteur Terence English, qui bien des années plus tôt avait mené son équipe à la victoire lors de la Coupe de rugby inter-hospitalière. Cependant, en dépit du ton badin de cette interrogation, qui quarante-ans plus tard fait encore les délices de la presse britannique, l’heure était à la fébrilité. Après son intervention, une transplantation cardiaque, Keith Castle demeura pendant 28 jours privé de tout contact avec l’extérieur et le docteur Terence English n’ignorait pas que de la survie de son patient de 52 ans, choisi pour subir cette intervention bien qu’en tant que gros fumeur il faisait figure de mauvais candidat, dépendait l’avenir des programmes de transplantation cardiaque en Grande-Bretagne.

Damn that

Terence English n’avait en effet obtenu l’autorisation de procéder à cette intervention que du bout des lèvres par l’administration hospitalière britannique. Alors qu’il est chirurgien cardiaque pour les hôpitaux de Papworth et d’Addenbrooke, le docteur English apprend que le ministre de la Santé, Sir George Godber impose en février 1973 un moratoire sur les transplantations cardiaques. Les mauvais résultats des premières interventions réalisées à travers le monde, depuis la première de Christian Barnard, motivent cette décision. Pourtant, Terence English refuse ce couperet. Peut-être parce qu’il vient du même pays que Christian Barnard (le docteur Terence English est né en octobre 1932 en Afrique du Sud), peut-être parce que son parcours étudiant témoigne d’une forte ténacité (il a abandonné une carrière de diamantaire en Afrique du Sud pour reprendre des études de médecine après avoir touché un petit héritage), Terence English est convaincu que la transplantation ne doit pas être abandonnée. Aussi, s’intéresse-t-il à toutes les techniques développées en vue d’améliorer les résultats de ces interventions. Il porte ainsi une très grande attention aux travaux de son ami Philip Caves (Stanford University) qui vient de développer la technique de la biopsie endomyocardique transveineuse afin de détecter les rejets aigus. Ce type d’innovation le convainc encore davantage de la nécessité de poursuivre la recherche autour de la transplantation et il mène de multiples expériences sur des cochons.

Parallèlement, il collabore avec le Huntington Research Center en vue de mettre au point les meilleures méthodes de préservation du myocarde. A la fin de 1977, fort de ces différentes avancées et alors que les traitements immunosuppresseurs permettent alors d’espérer de meilleurs succès des greffes, Terence English présente un projet de programme clinique de transplantation cardiaque aux autorités britanniques. Reçu avec bienveillance, le docteur English voit cependant son projet rejeté. Il refuse de renoncer et multiple les démarches. Pourtant l’hostilité demeure forte. Fin 1978, le praticien reçoit une lettre sévère du ministère de la Santé lui annonçant le maintien du moratoire et le prévenant qu’il ne recevrait aucun fond pour financer un programme de transplantation cardiaque. « J’ai pensé "qu’ils allient se faire voir" et j’ai réussi à obtenir l’approbation de la Cambridge Area Health Authority » a raconté il y a quelques jours le médecin, âgé de 87 ans, alors que la Grande-Bretagne célébrait les 40 ans de la première transplantation cardiaque britannique.

English Clause

La première intervention en janvier 1979 est un échec : le patient meurt rapidement, succombant à des lésions cérébrales développées quelques jours avant la greffe. Pourtant, Terence English demeure confiant et accepte d’opérer Keith Castle, atteint d’une grave insuffisance cardiaque (en dépit de son tabagisme). Le patient ne semblait devoir survivre que quelques jours ou quelques semaines, la transplantation lui permettra de vivre pendant cinq ans. La personnalité joviale de Keith Castle, devenu une véritable célébrité comme en a témoigné son fils cette semaine, a été un « meilleur ambassadeur pour le développement de la transplantation cardiaque que je ne le fus moi-même » a affirmé, avec (une fausse) modestie le docteur English. Cependant, ce dernier est demeuré un infatigable combattant et pionnier pour défendre la pertinence de cette intervention. Le praticien a également œuvré pour assouplir certaines règles en matière de formation des jeunes chirurgiens : l’English Clause, mise en place en 1991 permettait ainsi aux futurs praticiens de travailler pendant plus de 72 heures, mais uniquement sur le mode du volontariat et sans pouvoir subir aucune pression. Si le dispositif a fonctionné pendant six ans, il a finalement été suspendu pour répondre aux normes de sécurité actuelles.

Doctor Moreau ?

Aujourd’hui retraité, le docteur English continue cependant à prêter une grande attention aux innovations chirurgicales. Ainsi, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa première, a-t-il affirmé que l’un de ses élèves, le professeur Mc Gregor s’apprêtait à réaliser les premières xenotransplantations chez l’homme, une technique porteuse d’espoir pour les patients en attente de greffe et potentiellement rendue possible par différentes avancées (qui permettraient de dépasser les compatibilités biologiques entre l’homme et l’animal). Le docteur English n’ignore pas les différents questionnements éthiques autour de telles interventions, mais ils ne sont guère de nature à faire sourciller celui qui a bravé l’hostilité des autorités sanitaires britanniques il y a quarante ans. Quant aux critiques des défenseurs des animaux, il les écarte rapidement : « Si l’on peut sauver une vie humaine, n’est-ce pas légèrement mieux » s’est-il ainsi interrogé.

Aventurier toujours, mais toujours pas politiquement correct.

Aurélie Haroche

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