Ça n’arrive qu’aux autres

Paris, le samedi 21 décembre 2019 - On ne se croit jamais vraiment à l’abri. Mais il n’est pas inutile de faire semblant. On recompte les points pour croire que l’on a de l’avance sur la fatalité, les drames, les désespoirs. On parle à ses enfants, on se montre ouvert, on les prévient à propos de multiples dangers en essayant d’éviter toute moralisation. On se dit qu’on est médecin (ou pharmacien ou infirmier), averti des menaces qui pèsent sur les adolescents, mais on se convainc que nos enfants semblent parfaitement insérés dans la vie, en bonne santé. Quand passent devant nos yeux les drames ordinaires d’un service d’urgence, même si l’on sait que ça n’arrive pas qu’aux autres, on décortique patiemment le contexte. On décrypte la précarité, la clandestinité, la solitude. Alors on fait semblant avec conviction.

Quelques minutes pour en acheter, quelques minutes pour en mourir

Et un soir, le téléphone sonne. Louis, le tout petit, Louis un mètre quatre-vingt-quinze de jeunesse insolente a été transporté inanimé à l’hôpital de Lariboisière. Louis ne reviendra pas. Il est mort, terrassé par quelques grammes de méthylènedioxyméthamphétamine (MDMA), une drogue de synthèse de l’ecstasy. C’est avec une simplicité désespérante que Louis, qui avait 21 ans, qui allait bientôt s’inscrire au concours du barreau, qui était sportif, et qui semblait parfaitement épanoui, s’est procuré de la MDMA, ce soir-là. Comme son père, le docteur Martin Chassang le découvrira plus tard, ce n’était d’ailleurs pas la première fois. Pour égayer leurs soirées, Louis et ses amis avaient déjà eu recours une petite dizaine de fois à cette drogue. Toujours de façon très facile. Ce soir-là en août dernier, dans une boîte de nuit de l’Est parisien, il ne faudra que quelques minutes à Louis et ses amis pour trouver un vendeur, lui donner une dizaine d’euros, et se partager la dose. Après un quart d’heure, Louis est victime de convulsions. Constatant la détresse de leur ami, ses deux camarades décident de se faire vomir et assistent impuissants aux réanimations infructueuses des secours. Malgré plusieurs heures de tentatives, les médecins ne parviennent pas à faire revenir le jeune homme. Son père, sa mère et son frère restent. Dévastés.

Bien moins cher que l’alcool

Le désespoir n’a pas besoin qu’on lui laisse un quelconque interstice pour vous anéantir. Même si l’on sait parfaitement faire semblant, il est là pour toujours. Mais il n’a pas réussi à complétement atteindre l’énergie du docteur Martin Chassang. Sa soif surtout de comprendre. Il a interrogé les camarades de Louis, découvert les circonstances de l’achat de MDMA et surtout réalisé que le recours à cette drogue s’était complètement banalisé dans les soirées un peu branchées. « C'est presque ringard de ne pas prendre d'ecstasy quand on va en soirée » observe-t-il. Son prix très attractif en fait un concurrent parfait de l’alcool, alors qu’une seule prise suffit à s’enivrer toute la nuit, sans la crainte de souffrir de réveils difficiles. Tant les aspects économiques que le souci d’éviter la "gueule de bois" avaient échappé au docteur Chassang.

Inconscience

Il constate également combien les jeunes demeurent parfaitement insouciants face à cette drogue, méprisant ou pire ignorant le danger. Or, tous les spécialistes insistent sur le caractère imprévisible de la réaction à la MDMA. Tant la dose que le nombre de prise antérieure, le mélange ou non avec l’alcool (Louis présentait une alcoolémie de 0,7 grammes) ne peuvent permettre de se croire "à l’abri" d’un accident grave ; d’autant plus qu’il est quasiment impossible de savoir quel dosage se trouve dans les petits sachets en plastique qui s’échangent pour quelques euros dans les boîtes de nuit et autres festivals de musique. Ainsi, le taux de MDMA retrouvé dans le sang de Louis était huit fois supérieur à ce qui aurait correspondu à une dose "normale". Sans doute cette imprévisibilité fait-elle partie du jeu, de l’adrénaline suscitée par la prise de risque, mais il apparaît également que beaucoup des consommateurs ignorent que la mort peut faire partie de la fête. Et pas si rarement puisqu’on compterait « une vingtaine de cas par an», comme l’indique cité par Le Figaro, le commandant N. qui dirige aux stups le groupe chargé de mener les enquêtes où des drogues illicites sont impliquées dans des décès. Par ailleurs, les responsables officiels constatent à la faveur de prix toujours plus bas, une augmentation des saisies et des situations de consommation problématiques. En ouvrant quelques jours après la mort de son fils une page Facebook destinée à informer et à recueillir des témoignages, Martin Chassang a pu constater combien ces drames n’étaient pas si rarissimes. Son passage dans plusieurs émissions télévisées et sur internet semble avoir permis une libération de la parole : des familles honteuses d’admettre la consommation de drogues par leur proche ont accepté de parler.

One Life, No Ecstasy

Tel est le sens de l’action de Martin Chassang, outre ce désir vain de donner l’once d’un sens à la mort de son fils, transmettre un message clair sur la dangerosité de l’ecstasy et de la MDMA dans toutes les conditions, mais également refuser les discours moralisateurs. « Il est normal que les jeunes fassent la fête », confie le père orphelin, dans une interview vidéo accordée à Doctissimo. Cependant, il attend des pouvoirs publics qu’ils s’emparent de ce sujet, afin qu’il devienne un véritable enjeu de santé publique, pour éviter la banalisation de la consommation d’ecstasy. Et si pour Louis la fête a désespérément pris fin, il espère avec son épouse et son autre fils pouvoir sauver d’autres Louis, à travers le mot d’ordre One Life, No Ecstasy.

Aurélie Haroche

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