Cannabis au volant : des conséquences prolongées surtout pour les fumeurs occasionnels

Paris, le mardi 7 janvier 2020 – La consommation de cannabis a une influence certaine sur l’attention notamment sur la route : chaque année, d’ailleurs, la conduite sous l’emprise de drogues tue des centaines de personnes. Ainsi, en 2016, 752 personnes ont trouvé la mort dans un accident impliquant un automobiliste sous stupéfiants. Compte tenu de ces données, la Sécurité routière affirme que « la conduite sous l’emprise du cannabis double le risque d’être responsable d’un accident mortel ».

Des interactions fumeuses mais mal connues

Cependant, au-delà de ces indications épidémiologiques, les interactions entre concentration de tétrahydrocannabinol (THC) dans le sang et conséquences réelles sur la conduite et notamment sur le temps de réaction, la vigilance et la coordination ne sont pas parfaitement décrites.

C’est pour dissiper cette zone d’ombre que les équipes du laboratoire de pharmacologie-toxicologie et le service d’explorations fonctionnelles de l’hôpital Raymond-Poincaré (AP-HP) en collaboration avec l’unité INSERM /Unité de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines Infection et inflammation chronique ont conduit des travaux, reposant sur un protocole expérimental rare en France.

Un joint pour la science

En effet, alors que les travaux concernant le cannabis reposent habituellement sur l’utilisation de sprays et décoctions, le professeur Jean-Claude Alvarez, chef du service de pharmacologie-toxicologie de l’hôpital Raymond Poincaré et le Docteur Sarah Hartley ont voulu reproduire les conditions réelles, en faisant fumer les participants volontaires. Dotés de toutes les autorisations éthiques, médicales et judiciaires nécessaires, ils ont ainsi tout d’abord sélectionné parmi des étudiants masculins quinze fumeurs chroniques, c’est-à-dire consommant entre un à deux joints par jour et quinze fumeurs occasionnels, se contentant d’un ou deux par semaine. Le cannabis avait pour sa part été obtenu auprès de la police. Les substances utilisées étaient ainsi de très bonne qualité et n’étaient notamment pas coupées par des éléments indésirables. Les volontaires ont été divisés en trois groupes : le premier a été prié de fumer des joints contenant 30 mg de THC mélangés à du tabac, les seconds des joints présentant 10 mg de THC toujours associés à du tabac et les derniers un joint présentant du chanvre textile sans THC avec encore une fois du tabac, afin qu’il n’y ait pas différence d’odeur susceptible d’aiguiller les participants quant au produit testé. La consommation se déroulait selon un protocole précis : une inhalation de deux secondes toutes les quarante secondes, pendant dix minutes. Les fumeurs ont été soumis à douze prélèvements sanguins réalisés avant et après avoir été exposés au cannabis, ainsi qu’à différents tests salivaires. Concernant leur temps de réaction, ils ont été évalués à sept reprises au cours des 24 heures ayant suivi la prise grâce à des simulateurs et à des tests de vigilance.

Moins imprégnés mais moins habitués, les fumeurs occasionnels sont plus fortement perturbés

Première constatation : pour une même dose de THC, les concentrations dans le sang sont deux fois plus importantes chez les fumeurs chroniques par rapport aux fumeurs occasionnels. Sans doute, cette différence s’explique-t-elle notamment par le fait que l’absorption de cannabis est plus importante chez les fumeurs chroniques, en dépit de conditions de consommation comparables. On retrouve ainsi une teneur en THC moindre dans les joints des fumeurs chroniques (après utilisation). Cette disparité n’a pas d’influence sur l’aptitude à la conduite. En effet, s’il existe un impact négatif chez tous les participants, les temps de réaction sont plus durablement augmentés chez les fumeurs occasionnels.

Ainsi, le temps de réaction est allongé de 27 % chez les fumeurs occasionnels, contre 11 % chez les fumeurs chroniques ; leur imprégnation accrue ne semble donc pas avoir de conséquences plus marquées sur les réflexes. Par ailleurs, l’altération des performances de conduite était constatée jusqu’à 13 heures après la consommation chez les fumeurs occasionnels, quand elle était dissipée après huit heures chez les consommateurs réguliers.

Quid du cannabis thérapeutique ?

Ces résultats permettent d’affiner les données disponibles concernant la relation « pharmacocinétique / pharmacodynamique » entre cannabis et conduite automobile. Ils sont également riches d’enseignement concernant l’organisation des contrôles. Les travaux des équipes de Jean-Claude Alvarez et Sarah Hartley mettent en effet en évidence que si les tests salivaires utilisés par les forces de police pour contrôler la consommation de stupéfiants chez les automobilistes permettent de détecter la présence de cannabis immédiatement après la consommation, leur efficacité décroit rapidement avec le temps. Après cinq heures, seul un conducteur sur deux est ainsi testé positif et après huit à dix heures aucune trace n’est détectée, alors que les observations montrent que les effets sur le comportement perdurent. Enfin, pour Jean-Claude Alvarez, les conclusions de son étude, qui avaient fait l’objet d’une présentation il y a quelques mois à l’Académie de pharmacie invitent à s’interroger sur les restrictions qu’il faudrait imposer aux consommateurs de cannabis dans un cadre thérapeutique, alors que cette pratique va être très prochainement expérimentée. Il souhaite d’ailleurs que des études sur le sujet puissent être réalisées afin de déterminer les risques réels, mais n’a pour l’heure guère trouvé d’écoute positive de la part des autorités.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Une question sur l'Oxycodone

    Le 07 janvier 2020

    Je suis sous oxycodone, je conduis un peu mais à chaque fois je m'interroge où sont mes responsabilités .....
    Qu'en pensez vous ?

    L (IDE)

  • Conduite sous

    Le 08 janvier 2020

    Je suis sous Tramadol et Laroxyl quid aussi de ma conduite dans le cadre de mon travail ?
    Est-ce légal ? La médecine du travail aurait-elle un rôle à jouer dans le contrôle des travailleurs sous opiacés ou antalgiques à partir du palier 2? Si en plus on rajoute l’alcool à cette prise est-il possible aux chercheurs de faire un comparatif conduite sous Cannabis VS conduite sous traitement et/ou alcool ?

    Combien de rétro pédalage avant la mise sur le marché pour tous les patients souffrant de douleurs chroniques du cannabis thérapeutique dont les vertus et les effets secondaires sont quasi inexistants ?

    AC (IDE)

  • La même étude sur l'alcool

    Le 12 janvier 2020

    Voilà une étude faite sérieusement. Il serait bien qu'une étude totalement similaire soit faite sur l'alcool au volant, avec au moins 3 quantités différentes d'alcool pur, avec des groupes d'hommes et des groupes de femmes. Et en acceptant dès le départ que seront publiés les résultats même s'ils ne suivent pas totalement le canevas politiquement correct. C'est-à-dire une étude effectuée avec le concours ni des professionnels autophobes notoires ni des ligues contre l'alcoolisme (louable par ailleurs), ni à l'inverse du lobby du vin. Bref une étude objective…

    Daniel Boutonnet

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