Celui qui n’a pas démissionné

Paris, le samedi 15 février 2020 – Après avoir publiquement annoncé leur intention de démissionner de leurs fonctions administratives, des dizaines de chefs de service français ont ces dernières semaines remis solennellement leur lettre de démission à leurs directions. Ce mouvement qui revêt une forte portée symbolique est très largement soutenu, comme l’a mis en évidence un sondage réalisé sur notre site : 81 % de nos lecteurs y ayant participé ont en effet manifesté leur soutien à cette action.

Pas très SI-VIC

Il est cependant quelques exceptions, il en est toujours, qui observent cette valse des démissions avec une certaine distance, non sans ironie. Le docteur Mathias Wargon a souvent adopté une position quelque peu décalée par rapport au mode d’expression de leurs revendications par ses pairs et collègues. Il a régulièrement manifesté son refus de prendre part aux indignations collectives. Ainsi, quand à l’heure des manifestations de Gilets jaunes, certains s’étaient émus de l’obligation formulée par les administrations hospitalières de recourir au Système d’information d’identification unique des victimes (SI-VIC) décelant un risque de violation du secret médical et une instrumentalisation pour des raisons policières, Mathias Wargon avait choisi de ne pas signer un appel initié par plusieurs praticiens indiquant leur refus d’utiliser ce dispositif. Les réticences du chef de service des urgences de l'hôpital Delafontaine (Saint-Denis) étaient d’abord liées à la tournure politique de la contestation ; déjà la forme semblait revêtir un aspect important à ses yeux. Mathias Wargon épinglait ainsi les exagérations du texte et déplorait qu’il n’ait pas permis de saisir toute la complexité des rapports entre police et urgentistes.

Racheter les péchés du monde

Pour beaucoup, cette position iconoclaste du praticien sur le "fichage" des Gilets jaunes et sur le mouvement de contestation actuel au sein de l’hôpital public est appréciée à travers un unique élément : son mariage avec le secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, Emmanuelle Wargon. Pourtant, il suffit de regarder les (nombreuses) interventions médiatiques du praticien et de lire ses contributions sur son blog et sur Twitter pour constater que le médecin n’est pas, loin s’en faut, un défenseur parfait des actions du gouvernement et plus encore de l’hôpital tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Sur ce point, il se montre souvent sans nuance. Ainsi, on l’a entendu sur RTL en novembre dernier fustiger sans détour l’état des urgences, qu’il s’agisse des « locaux (…) pourris » ou de l’obligation faite aux personnels de travailler dans des conditions déplorables. Concernant le sort de ceux qui travaillent tous les jours aux urgences, il n’a en outre pas hésité à user de l’ironie (une de ses marques de fabrique apparente) dans un billet de blog publié à la fin de l’année 2019 intitulé de manière très provocatrice : « Faut-il vraiment augmenter les personnels hospitaliers ? ». Dans ce texte où il note en clin d’œil qu’il n’est pas « envoyé (…) par le gouvernement pour vous expliquer que bon il ne faut pas ruiner la France qui ne va pas si bien que ça », il analyse : « ceux qui travaillent comme moi à l'hôpital savent que nous faisons souvent l'admiration des gens qu'on rencontre (je parle du public, les soignants du privé nous prennent pour des débiles). Et souvent, ils nous disent "heureusement que vous êtes là". Alors, certes, personne ne dit que nous ne devons pas être mieux payés, mais tout le monde le pense. Pourquoi ?  Parce que nous sommes venus racheter leurs péchés. Dans une société obsédée par la consommation, par l'argent, où les bullshit jobs sont légion, où les médias sont pleins de célébrités d'un jour, dans une société en quête de sens, où tout s’accélère, savoir que des gens sont là, jour et nuit, détachés des choses matérielles, tendus vers leur prochain, c'est rassurant. Ce n'est pas du soin que nous donnons c'est de l'amour et l'amour ce n'est pas payant (sauf dans certaines circonstances mais ce n'est pas le sujet de ce post). Alors si demain on paye le personnel à la hauteur de ses attentes, je ne parle même pas du service rendu, tout cet espoir est vain. Le soignant devient un travailleur comme un autre, il devient le producteur de soin tant vanté par la technocratie sanitaire. Voulons-nous devenir des producteurs de soins? Non! Jamais! Vous, moi nous voulons être adulés, aimés (…). Ce serait dommage de perdre ça pour quelque deniers » conclut-il.

Des démissions pour que rien ne change

Quand il ne plaisante pas sur l’inanité des salairesdes personnels des hôpitaux, Mathias Wargon relaie plus sérieusement les messages de ses jeunes confrères qui expliquent comment malgré leur détermination originelle ils réfléchissent à quitter le service public en raison de la multiplication des défaillances et les pénuries de toute sorte. Et pourtant, Mathias Wargon ne démissionne pas. Ne démissionnera pas. Les raisons de ce choix sont probablement multiples. Sans doute, d’abord, une certaine conception de l’engagement, qu’il évoque rapidement dans un message récent sur Twittter. « J’ai été nommé chef de service des urgences de mon hosto en novembre 2017. On m’a recruté puisque j’étais déjà chef ailleurs et je dois dire que j’ai mis du temps à me décider (…)  mais j’ai finalement cédé à la fois pour des raisons d’évolution possible (…) mais aussi parce qu’on peut parler d’engagement sans jamais le faire et que revenir dans le 93 c’était un engagement ». Cette absence de participation au mouvement de démission est également sans doute en partie liée au sentiment que les chefs de service qui aujourd’hui sont à l’origine de ce coup d’éclat sont éloignés de la réalité du terrain et se battent finalement plus certainement pour un maintien des choses en l’état que pour un changement nécessaire. Déjà à l’époque de la polémique autour du fichier SI-VIC, il avait formulé de pareilles remarques sur la déconnexion des signataires de l’appel, notant « Il n'y avait que deux urgentistes qui bossaient vraiment aux urgences sur les 100 signataires ». Aujourd’hui, il réitère ce type de critiques, taclant « Ces histoires de démission par certains chef d’état-service qui jusque-là n’ont pas fait grand-chose pour se réorganiser (…) qui exigent plus de personnels dans une stratégie inflationniste, je trouve ça irresponsable ».  Il est plus direct encore quand il dénonce : « Derrière un discours de gauche, c’est en fait une médecine à deux vitesses qui se profile et certains l’ont bien compris (même parmi les démissionnaires) puisqu’ils n’hésitent pas à faire du secteur 2 pour accélérer le processus » (il ira même dans un Tweet jusqu’à suggérer qu’il n’est pas impossible que certains participants à la grève du codage continuent à coter les actes réalisés dans le cadre de consultations privées). Pour autant, dans une maîtrise subtile du et en même temps remarqueront certains, Mathias Wargon ne considère pas que les chefs de service puissent être jugés comme systématiquement déconnectés de la réalité (en connaissance de cause). C’est ainsi qu’il a épinglé les récentes déclarations d’Hugo Huon, responsable du collectif Inter-Urgences quand ce dernier dans les colonnes de What’s Up doc a voulu différencier chez les médecins « ceux qui ont les mains dans le cambouis, et ceux qui ont des positions politiques, dans les chefferies… ». Mathias Wargon s’interroge après une telle sortie : « On aimerait savoir de qui il s’agit. Parce que les chefferies (…) dans les CHG et aussi parfois dans les CHU ce sont des médecins qui ont les mains dans le cambouis et qui connaissent l’hôpital depuis longtemps ».

Ne pas perdre de vue la situation spécifique des urgences

Au-delà de ces dénonciations, on le voit non univoques, Mathias Wargon ne semble pas partager les louanges régulièrement exprimées à propos du mouvement qui aurait su dépasser les clivages habituels entre médecins et infirmières ou plus encore entre les services d’urgence et les autres unités, les CHU et les hôpitaux non universitaires. S’il ne les partage pas, c’est qu’il semble qu’à ses yeux il est vain de nier la légitimité de ces clivages. Ainsi, quand le collectif Inter Hôpital critique les plans Hôpital en tension parce qu’ils enjoignent les services à "accélérer" les sorties, le chef du service des urgences de Saint-Denis décrypte : « Depuis ce matin, le Collectif Inter Hôpital nous présente les plans Hopital en tension comme un scandale. Rappelons-lui que c’est pour prendre les patients des urgences (…) et que même si chaque patient est différent il existe des différences notables entre hôpitaux qui ne s’expliquent ni par les pathologies des patients ni par des facteurs sociaux. (…) Certaines pratiques perdurent à l’hôpital, notamment de garder des patients pour des soins infirmiers qui pourraient être faits en ville ou en attente d’examen complémentaire qui en réalité ne changent rien à la décision de sortie. (…) En tout état de cause, les lits ne se créent pas en quelques jours et dans cette période hivernale le principe de solidarité avec les urgences doit jouer. (…) Mais ce genre de tweets ne fait que confirmer ce que je pense depuis le début : le collectif Inter-Urg en décidant de se fondre dans le combat du Collectif Inter Hôpital a perdu de vue la situation spécifique des urgences qui ont toujours servi de larbins au reste de l’hosto » clame-t-il. Cette prise de position lui a valu de se faire rappeler que l’on pouvait tout à la fois dénoncer la situation des urgences et les injonctions pas toujours étayées médicalement adressées aux services de faire sortir rapidement leurs patients.

Les CHU ne sont pas des hôpitaux comme les autres

De la même manière, le praticien se montre quelque peu sourcilleux face au rôle de plus en plus important joué par les praticiens de CHU dans le mouvement, alors que les problématiques de ces derniers apparaissent éloignées de celles des autres établissements. Il s’est ainsi emporté dans un Tweet récent contre les médecins « de CHU (en tout cas les vedettes) qui travaillent dans des services bien dotés ». En juin, dans un billet de blog publié sur le site du Huffington Post il s’était plus longuement attardé sur la spécificité des CHU et la bizarrerie de leur sur représentation dans les groupes de contestation : « Les hôpitaux universitaires concentrent les moyens humains et pourtant ce sont eux qui sont en pointe dans le mouvement de grève. Pourquoi? Mauvaise organisation de l’aval certainement car c’est un secret de Polichinelle que les services universitaires acceptent avec difficulté le tout-venant de patients. Mais ce sont aussi les services d’urgences les plus pléthoriques en personnel d’encadrement. Pourquoi? Est-ce leur spécificité universitaire? Et à chaque grève, ce sont ces établissements qui vont concentrer à nouveau les moyens. Ce sont eux également qui fixent des normes, impossibles à respecter pour les autres établissements et souvent sans fondement scientifique ».

Lutter contre la résistance au changement

Ces critiques sans détour pourraient être jugées plus fielleuses encore si elles étaient totalement dissociées de propositions. Si le docteur Wargon ne multiplie pas les détails concrets dans ses billets et interventions sur Twitter, il décrit cependant certains réflexes salutaires. Il invite tout d’abord chacun à se mettre face à ses responsabilités. Ceci suppose, note-t-il en exergue dans son billet publié sur le Huffington Post de renoncer au « repli sur soi » au « corporatisme médical » (Mathias Wargon est très favorable aux infirmières de pratique avancée) et à « la résistance au changement » qui « sont des obstacles auxquels il va falloir se heurter plutôt qu’essayer de les contourner ». Ces principes posés, il énumère les différents mécanismes viciés en jeu dans la difficulté des services d’urgence. Les problèmes d’éducation à la santé sont souvent abordés et bien connus. De façon plus rare, il évoque les méfaits du dogme de l’égalité en relevant : « On ne peut pas comparer la difficulté physique d’une journée aux urgences à la plupart des autres services de l’hôpital. Et pourtant au nom de l’égalité, on perd de bons éléments épuisés et non récompensés ».
L’argent ce n’est pas sale

Le docteur Wargon invite également à rompre avec certains réflexes très ancrés chez les syndicalistes et responsables des mouvements actuels qui sont de considérer l’argent et l’organisation comme des épouvantails à rejeter. Sur l’argent, il insiste, en usant souvent de la provocation : « L’hôpital aura été tué par les gouvernements successifs et leurs directeurs aux ordres mais aussi par ceux qui n’ont jamais voulu regarder les choses en face, “désintéressés" de l’argent ». Au-delà de ces piques, en évoquant cette semaine le travail qu’il a réalisé pour réorganiser le service des urgences de l’hôpital Delafontaine, il souhaitait « expliquer pourquoi l’opposition à l’organisation vu comme un outil d’oppression et d’économie » lui semble inopérante. « Le service des urgences était à mon arrivée très bordélique avec des temps d’attente monstrueux, des patients dans les couloirs, des médecins parfois très en retard, des attentes d’examens, etc. La durée de séjour (…)  était de plusieurs jours. Grâce au travail des équipes paramédicales et médicales nous avons redressé la situation (et grâce aussi au travail fait il y a plusieurs années par un précédent chef de service). Nous avons baissé les temps d’attente de façon drastique (…) Il n’y a plus des patients partout dans les couloirs (…) Beaucoup de choses restent à faire. Mais si on a réussi c’est aussi parce que j’assume le rôle de chef de service dans mon service, à la direction, auprès des collègues. J’assume le fait que parfois je suis un gros connard qui ne cherche pas à se faire aimer (…) Et surtout le fait d’avoir réorganisé le service a permis non pas d’économiser sur le personnel mais au contraire de savoir où et quand il était nécessaire d’en rajouter. (…) Ça et une connaissance de mon budget et de mes dépenses (oui je sais, c’est sale pour un docteur) me permettent d’aller négocier à l’administration. Je n’ai pas de baguette magique, on n’est pas très attractif (…) il subsiste de nombreux points à améliorer, tenir un service c’est exténuant (je ne trouve pas d’adjoint), je peux quand même dire que l’organisation est nécessaire, que la responsabilisation de chacun dans la prise en charge du patient est obligatoire (j’en peux plus des "ce n’est pas moi" et des positions passives en attendant que quelqu’un d’autre fasse). Mais je dois dire aussi que c’est Sisyphe et qu’il faut chaque jour recommencer dans un système le plus souvent amorphe où beaucoup se cachent derrière l’intérêt du patient ou la direction ou autre chose pour ne pas prendre leurs responsabilités. Parmi les services correspondants il suffit parfois d’une personne pour tout bloquer » décrit-il. Ailleurs il avait lancé : « Oui l’hôpital crève du manque d’argent et des visions court termistes mais il crève aussi et surtout du manque d’organisation, de l’apathie généralisée de la négation de l’intérêt réel du patient », après avoir également fustigé les médecins « dont l’angoisse est de rendre des comptes sur leur activité réelle et qui planquent ça derrière “le juste soin ou le bien du patient” ».

On nous reprochera que contrairement à notre habitude nous n’avons dans ces colonnes illustré qu’une seule position. Il s’agissait cependant de mettre en lumière les réticences face à un mouvement dont nous avons très régulièrement par ailleurs souligné le soutien dont il jouit notamment auprès des professionnels de santé et dont nous avons évoqué les aspects les plus marquants (telle l’annonce des démissions des chefs de service engagé).

Ainsi parallèlement aux messages des Collectifs inter-hôpital et inter-urgence on pourra découvrir les écrits, sous différentes formes de Mathias Wargon :

Sur ses pages de blog :
http://saturg.blogspot.com/2019/11/faut-il-vraiment-augmenter-les.html
https://www.huffingtonpost.fr/entry/ce-que-personne-nose-dire-pour-vraiment-reformer-les-urgences-et-que-ca-marche_fr_5d0cf7afe4b0a3941861a7bd?ncid=other_twitter_cooo9wqtham&utm_campaign=share_twitter

Sur Twitter :
https://twitter.com/wargonm/status/1227506674769879045
https://twitter.com/wargonm/status/1227506674769879045
https://twitter.com/wargonm/status/1226903935140712449
https://twitter.com/wargonm/status/1227143635910656000
https://twitter.com/wargonm/status/1227914332337573888
https://twitter.com/wargonm/status/1225722070719516672

Aurélie Haroche

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