Chronique de la vilénie ordinaire

Paris, le samedi 25 juillet 2020 – Il existe un décalage certain entre les représentations offertes par les médias et la place réelle des femmes dans la société. Ainsi, aujourd’hui, un nombre important de femmes bénéficient d’une solide expertise scientifique, et dans certains champs d’activités, elles tendent même à être plus nombreuses que les hommes. Pourtant, elles restent bien plus rarement interrogées que les hommes par les journaux. Cette disparité connaît différentes explications : les femmes occupent, aujourd’hui encore, moins souvent des postes de responsabilité et sont donc moins automatiquement sollicitées par la presse ; tandis que certains estiment qu’il ne faut pas exclure une possible auto-censure plus marquée chez les femmes. Ces décalages parce qu’ils faussent la perception de la réalité (notamment celle des plus jeunes), doivent sans doute être analysés, d’autant plus que certaines situations peuvent accroître les tendances "naturelles". Ainsi, une enquête conduite par le CSA a mis en évidence qu’alors qu’en 2019 les femmes ne représentaient déjà que 38 % des experts invités à la télévision ou à la radio, face à l’épidémie de Covid 19, sur les 3 000 spécialistes interrogées par Tf1, France 2, M6, France 5, BFM, LCI, France Inter et RTL, seuls 20 % étaient des femmes. Ce défaut de parité ne manque pas de surprendre alors qu’aujourd’hui 52 % des médecins hospitaliers sont des femmes et 46 % des médecins généralistes.

Ferme face à la dérive scientifique…

Rares, les femmes invitées sur les plateaux pour décrypter l’épidémie ont cependant été marquantes. Ainsi, Karine Lacombe, chef du service de médecine infectieuse à l’hôpital Saint Antoine est passée de l’anonymat au quasi statut de star. Elle s’est très tôt fait remarquer par son ton calme, mais néanmoins ferme, notamment pour critiquer les limites des travaux du professeur Raoult et de son équipe. Ainsi, dès le 23 mars, elle énonce clairement sur TF1 : « Un médicament comme ça, hors AMM, c’est-à-dire hors autorisation de mise sur le marché, en exposant les personnes qui le prennent à des complications, sans avoir vérifié les conditions de base de la chloroquine, je pense que c’est en dehors de toute démarche éthique ». Depuis, se reposant au fil des semaines sur des données scientifiques confirmant de plus en plus la pertinence de sa position, elle n’a jamais cessé d’afficher la même détermination.

… malgré la bassesse des attaques

Pourtant, la rudesse des adversaires ne l’a pas épargnée. Usant d’invectives qui auraient probablement été différentes si elle n’avait pas été femme, les soutiens de Didier Raoult ont multiplié les messages injurieux à l’encontre du médecin. Outre les accusations de conflits d’intérêt avec les laboratoires Gilead, qu’elle a repoussées sans détour, rappelant sa transparence sur son travail et affirmant que ces collaborations n’entravaient nullement son expertise, Karine Lacombe a également dû affronter les attaques visant sa famille et ses trois enfants. Après quelques semaines d’absence sur les réseaux sociaux, elle a ainsi présenté la semaine dernière les mots pleins de haine qui lui ont été adressés par un de ses "confrères" (qui a été exclu de toutes les conférences de la Société de pathologie infectieuse de langue française). « C’est la dinde des infectiologues », peut-on par exemple lire parmi les remarques les moins vulgaires, tandis que d’autres messages sont clairement plus menaçants : « On te suit depuis un moment : voiture, maison, trajet. Les ordures, on les détruit ».

Infatigable

Karine Lacombe ne cache pas que les avalanches de commentaires haineux sur la toile l’ont ébranlée. « Mine de rien, quand on est pollué par les réseaux sociaux, c’est extrêmement difficile d’avoir du recul » a-t-elle confié, soulignant également récemment être heureuse d’avoir aujourd’hui retrouvé plus de sérénité pour se concentrer sur ses malades et son indispensable relation avec eux. Cependant, on devine qu’il en faudra plus pour totalement décontenancer celle qui n’a cessé d’être remarquée au cours de sa carrière pour sa ténacité et son engagement. Ainsi, il y a plus de quinze ans, alors chef de clinique en infectieux, elle se partageait déjà entre Saint Antoine et des missions de bénévole au Vietnam et affichait face au Sida l’optimisme teinté de prudence qui a caractérisé son discours face à l’épidémie de Covid-19. Plus tard, elle menait une carrière dynamique forçant le respect de ses pairs. « C’est une chercheuse et une sensignant remarquable. Elle va souvent plus vite que les autres, ce qui peut d’ailleurs les fatiguer » commentait ainsi en mars dans les colonnes de Libération, le professeur Pierre-Marie Girard à qui elle a succédé à la tête du service de Saint Antoine. Celle qui, du plus loin qu’elle s’en souvienne, a toujours voulu être  "docteur", quitte à sacrifier dans son engagement en partie sa vie personnelle, ne démentira probablement pas tout à fait cet éloge.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Soutien total au Dr Lacombe

    Le 25 juillet 2020

    Désolante évolution sociétale où même des confrères, à bout d'arguments ne peuvent que tenir des propos sexistes ou haineux voire menaçants quand il s'agit d'une femme médecin et scientifique. On se demande bien où est l'Ordre des Médecins devant des situations ouvertement anti confraternelles et déshonorantes pour la profession. Ceux qui tiennent de tels propos doivent être poursuivis et sanctionnés par l'Ordre. J'ai eu l'occasion d'entendre les interventions du Dr Lacombe sur les plateaux de TV: elle y était excellente et ses propos étaient clairs, mesurés, éthiques et basés sur les études connues.

    Dr Pierre-André Coulon

  • Soutien au Dr Lacombe

    Le 01 août 2020

    Le machisme ordinaire, viscéral, atavique existe chez certains médecins, à l'opposé de la confraternité la plus élémentaire, et il continuera encore à faire des dégâts, étant incrusté profondément dans leur cerveau: le seul espoir est qu'un basculement irréversible de l'équilibre des sexes finisse par les ringardiser complètement, tant il semble naturel qu'une profession altruiste et du soin soit choisie par des femmes et que les commentaires haineux discréditent immanquablement leurs auteurs ...

    D'ailleurs, l'immense majorité des femmes médecins a appris à ignorer ces propos.

    Reste le plafond de verre à l'hôpital et en CHU,sournois et malheureusement encore bien réel.
    Dans les médias, par contre, on peut espérer qu'un meilleur ratio H/F survienne plus rapidement: la profession de journaliste s'est, elle aussi, beaucoup féminisée, et le plafond de verre est peut-être moindre?

    Un grand merci et soutien au Dr Lacombe ainsi qu'à toutes ses consoeurs amenées à s'exprimer publiquement maintenant et à l'avenir.

    Dr Xavier Blaizeau

  • Bravo Dr Lacombe

    Le 01 août 2020

    Consternantes réactions de "confrères"....

    M-O M

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