Combat pour l’autre sexe

Le Cap, le samedi 11 janvier 2019 – Chaque année, le décompte macabre reprend. Chaque année ce sont plusieurs dizaines d’adolescents qui n’en reviennent pas. Déshydratations et infections sanctionnent le rite de passage à l’âge adulte qui se déroule dans des conditions violentes. L’ukwaluka accompagne dans l’ethnie Xhosa, en Afrique du Sud, le passage des jeunes garçons de l’enfance à l’âge adulte. Les cérémonies rituelles, organisées dans les villages, supposent un isolement et des privations pendant de longues journées. Elles s’achèvent par une circoncision, réalisée dans des conditions rudimentaires, sans aucun respect des règles d’hygiène. Chaque année, cette tradition ancestrale fait des victimes.

Film interdit

Les dénonciations se sont multipliées en Afrique du Sud ces dernières années. Beaucoup ont brisé le secret absolu imposé par les chefs tribaux. Des récits de l’ukwaluka, de sa violence, ont été faits. Un film a même été réalisé en dépit des menaces pesant sur les réalisateurs et les acteurs : considéré comme dégradant l’image de la tradition (notamment parce qu’il mettait en scène une relation homosexuelle en marge des cérémonies), Inxeba, bien que salué par les Oscars, a été interdit. Surtout, une femme s’est levée.

Les initiés amputés

Le docteur Mamisa Chabula-Nxiweni est une personnalité reconnue en Afrique du Sud. Elle a notamment été une des pionnières face à l’épidémie de VIH qui a décimé des centaines de milliers de personnes. Elle a été très active quand l’Afrique du Sud a rompu avec les conceptions très fantaisistes de Thabo Mbeki, qui avait privé le pays d’une politique efficace contre le SIDA. Mais en 1987, son engagement s’est également concentré sur la prise en charge des jeunes gens dont le sexe avait été mutilé ou avait dû être amputé en raison des rites de circoncision. « J'ai été traumatisée de voir des garçons amputés de leur pénis » explique le praticien aujourd’hui âgé de 72 ans, mère de 10 enfants. Aussi, décide-t-elle non seulement de développer les soins de réparation proposés dans le pays (qui iront jusqu’à la première greffe de pénis réalisée en Afrique du Sud sur une victime de circoncision rituelle), mais aussi de militer politiquement. En tant que femme, elle est tout à la fois la cible des plus violentes attaques et l'objet d’un manque de soutien clair. Les responsables tribaux refusent de discuter avec elle, quand ses confrères masculins n’hésitent pas à considérer qu’elle n’est pas dans son rôle. Mais en tant que femme, elle échappe également aux menaces les plus graves.

Mobilisation de l’Etat

Si pendant des années, elle a souffert de ce rejet, elle n’a cependant jamais relâché sa vigilance et a profité de toutes ses interventions dans les médias pour délivrer son message. Depuis quelques années, les programmes de circoncision officiels dans le cadre de la prévention du VIH lui ont offert une visibilité plus importante et lui ont permis de gagner davantage de soutien de ses confrères. Après de longues années de silence et de déni, face à la multiplication des morts, elle a également apprécié l’intervention de l’Etat, rendant obligatoire l’établissement d’un certificat médical avant la participation à l’ukwaluka et fermant plusieurs écoles ne respectant pas les réglementations. Cependant, le décompte macabre continue. Plusieurs dizaines de mort ont ainsi encore été recensés ces derniers mois. Le docteur Mamisa Chabula-Nxiweni demeure une vigie sans relâche face à ces désastres. « Même au crépuscule de sa carrière, la praticienne n'est pas prête à rendre les armes » admire sa consœur, le Dr Monica Mosia.

Léa Crébat

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