Condamnation en appel du psychiatre d’un malade mental "meurtrier"

Grenoble, le mercredi 16 mai 2018 – Si la condamnation du docteur Danièle Canarelli, psychiatre poursuivi pour homicide involontaire après qu’un de ses patients ait commis une agression mortelle avait finalement été annulée, celle touchant le docteur Lekhraj Gujadhur a été confirmée en appel hier.

Une prise en charge non optimale

Médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Egrève depuis 1974, Lekhraj Gujadhur est responsable de fait (mais pas officiellement) du pavillon dans lequel est accueilli en novembre 2008 Jean-Pierre Guillaud. Le patient, atteint de psychose hallucinatoire, a effectué de nombreux séjours au sein de l’établissement, notamment à la suite d’agressions violentes, pour lesquelles la justice l’a toujours considéré comme irresponsable pénalement en raison de sa pathologie mentale. Cependant, Jean-Pierre Guillaud n’est pas le patient de Lekhraj Gujadhur. En novembre 2008, en tant que responsable du service, Lekhraj Gujadhur doit signer les autorisations de promenade dans le jardin des patients. Il n’a pas examiné Jean-Pierre Guillaud (qui d’ailleurs n’aura pas été vu par un médecin dans les jours suivant son admission, bien qu’il ait tenu des propos inquiétants évoquant des projets de suicide ou de meurtre) et n’a qu’un accès partiel à son dossier. Pourtant, suivant une habitude bien ancrée (selon certains de ses détracteurs), Lekhraj Gujadhur confirme l’autorisation de sortie initialement signée par un autre praticien, son supérieur. 

Fatalité programmée

Librement, Jean-Pierre Guillaud, dont l’équipe soignante estimait que son état s’était plutôt stabilisé, se promène dans le jardin le 12 novembre 2008. Et tout aussi simplement, il sort du jardin non grillagé et se rend à Grenoble où il achète une arme. Il met ses sombres desseins à exécution. Il tue, aveuglément, un étudiant de 26 ans, Luc Meunier, qui mourra pratiquement sur le coup. L’affaire très médiatisée et commentée, notamment au plus haut niveau de l’état, avait soulevé une importante émotion. La famille de la victime de son côté est apparue déterminée à mettre en évidence les failles du système psychiatrique.

Dix-huit mois de prison avec sursis

Après plusieurs non-lieux, elle obtint finalement le renvoi du docteur Lekhraj Gujadhur et de l’hôpital en correctionnel. En première instance, l’établissement, ayant pourtant reconnu des dysfonctionnements sera relâxé. Pas Lekhraj Gujadhur condamné à dix-huit mois de prison avec sursis pour homicide involontaire. Une condamnation qui vient d’être confirmée en appel. Si le praticien était absent à l’audience, son avocat a indiqué son intention probable de se pourvoir en cassation.

Le procès (dangereux) de la psychiatrie ?

Au-delà du cas spécifique de Lekhraj Gujadhur, beaucoup ont voulu voir dans ce procès, un éclairage sur le fonctionnement (et les dysfonctionnements) de la psychiatrie, mais également une menace sur la persistance de certaines approches.

Beaucoup ont ainsi tout d’abord fait remarquer que cette affaire mettait en évidence l’absence de prise en charge dont peuvent pâtir de nombreux patients, y compris ceux souffrant des atteintes les plus graves. Dans le cas de Jean-Pierre Gaillard, l’absence de véritable prise en charge après un épisode de crise est caractéristique. Le monde de la psychiatrie pourrait partager ce constat en signalant qu’il est le fait d’un manque de moyens certain.

D’autres considérations vont plus loin en affirmant que cette affaire signale que les psychiatres ne pourront pas toujours repousser la question de leur responsabilité dans l’évaluation de la dangerosité. Mais les praticiens mettent ici en garde contre une dérive dangereuse et rappellent que la médecine n’est pas un art divinatoire et pas plus une antichambre des services de police. Ils redoutent en effet que ce verdict ne conduise à des hospitalisations sous contrainte non justifiées toujours plus nombreuses (alors qu’elles sont déjà en progression) et ne favorise une stigmatisation des malades, qui sont en réalité bien plus souvent victimes d’agressions qu’auteurs de tels faits.

Norbert Skurnik, vice-président de l’Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (Idepp) voit ainsi dans ce verdict un « message extrêmement négatif pour les malades, les familles et la population ». « Les schizophrènes ne sont pas une population criminogène: sur 600.000, il y a un passage à l’acte tous les trois ou quatre ans. En revanche, ils sont eux-mêmes victimes de toutes sortes de maltraitances » ajoute-t-il.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Connaissance psychiatrique

    Le 20 mai 2018

    Si la psychiatrie a besoin de demander l'indulgence de la société pour ces cas douloureux où leurs patients passent à l'acte criminel, n'est-ce pas parce que les connaissances psychiatriques sont très défaillantes et que les médecins œuvrent sans grande compréhension des phénomènes de la maladie mentale ?

    Ne serait-il pas plus sain que la psychiatrie examine ses échecs avec lucidité, prenant conscience que la discipline doit s'améliorer plutôt que d'exiger de la société d'accepter, au nom des droits du patient, le risque d'être tué par ce dernier ? On le voit bien, ce raisonnement "cloche", ça ne va pas. On ne peut pas en vouloir à une personne de ne pas savoir, on peut lui en vouloir de faire semblant de savoir. D'autant plus que dans le domaine de la santé mentale, il existe depuis plusieurs dizaines d'année des percées réelles qui apportent une plus grande compréhension, mais les lobbies psychiatriques les redoutent, ont peur de perdre leurs avantages et subventions et défendent leur pré carré au mépris de la santé publique.

    Maryvonne Legoux

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