Contaminé par une colère saine

Paris, le samedi 7 mars 2020 – On sait bien que la mort n’a pas ce pouvoir. Effacer les rivalités intestines, faire taire les ressentiments. Le Prix Nobel peut-être. Dans son discours prononcé à Stockholm en 2008, Luc Montagnier n’avait pas oublié d’évoquer la contribution de Leibo à l’identification du VIH. Il avait en effet été le premier en France à avoir l’intuition qu’il s’agissait d’un rétrovirus. Cet hommage, ce jour de gloire, n’est pas passé inaperçu tant les inimités entre l’équipe du professeur Luc Montagnier et le docteur jacques Leibowitch (que l’on surnommait Leibo) avaient pu être fortes ; ce dernier ayant notamment commis le plus grand crime des lèse-majesté en prenant fait et cause pour l’Américain Robert Gallo.

Une intuition géniale et une colère fougueuse

Quand sont décrits les premiers cas d’une mystérieuse maladie dans le New England Journal of Medicine, Jacques Leibowitch, né le 1er août 1942, et qui a fait ses armes comme chercheur au Bellevue Hospital de New York, avant de rejoindre l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches en immunologie, constate d’importantes similitudes avec le HTLV (Human T Cell Leukemia Virus). Il confie cette hypothèse au Dr Willy Rozenbaum et intègre la petite équipe qui s’est constituée pour travailler sur l’épidémie naissante. Pourtant, quand quelques années plus tard, le VIH est identifié, confirmant les premières intuitions du docteur Leibowitch, ce dernier, comme toujours en colère, a claqué la porte depuis longtemps et s’est même rapproché des chercheurs américains.

Celui par qui le scandale aurait pu être plus tôt évité

Si Jacques Leibowitch s’est régulièrement brouillé avec ses confrères, cultivant une réputation de colérique fougueux insaisissable, il n’a jamais abandonné le Sida. En 1984, il met au point avec le docteur Dominique Mathez un test "artisanal" reposant sur l’utilisation de cellules tumorales infectées par le virus HTLV-III. Ce dispositif sera utilisé par François Pinon, chef de la transfusion de l’hôpital Cochin pour mettre en évidence la contamination de nombreux donneurs de sang. En dépit pourtant de l’existence de ce test probant (avant l’élaboration d’un autre dispositif biologique également par le duo Mathez-Leibowitch), les autorités, on le sait, ont tardé à mettre en place un système rigoureux permettant d’éviter tout risque de contamination. Une attitude qui a toujours suscité l’exaspération du Dr Jacques Leibowitch.

Soutien de Philippe Douste-Blazy

Il demeure cependant toujours engagé dans la lutte contre la maladie. Après avoir fait partie de ceux ayant mis en évidence la nécessité de se concentrer sur la charge virale pour évaluer l’efficacité des traitements, il sera l’initiateur de l’essai Stalingrad en France, consistant à étudier les effets de trois antiviraux combinés (AZT+DDC+Ritonavir). Une fois encore, son caractère tempétueux ne lui avait pas permis de dépasser la pusillanimité des agences officielles, mais lui avait tout en même offert le soutien du ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy. Ainsi, à l’instar d’un autre essai conduit aux Etats-Unis, Stalingrad confirma le bénéfice de la trithérapie et les résultats furent présentés par le docteur Leibowitch lors du congrès de Washington en 1996.

Sans se brûler comme ICCARRE

Après l’arrivée du nouveau millénaire, celui qui au début des années 1990 avaient l’habitude de prôner une attitude agressive contre le virus, focalisa son attention sur la mise en évidence de la possibilité d’alléger les trithérapies, sans risque de perte du bénéfice. Cette piste, déployée à travers l’étude ICCARRE (Intermittent en Cycles Cours, les Anti Rétroviraux Restent Efficaces), initialement jugée comme dangereuse par certains spécialistes tient aujourd’hui lieu de doctrine officielle.

Pas besoin de refaire l’Histoire

Habitué des plateaux de télévision, ce pionnier de la lutte contre le Sida n’est cependant pas toujours retenu dans les "histoires officielles" du sida comme un acteur essentiel. Aujourd’hui, les organisations et les praticiens qui restent impliqués dans la lutte contre la maladie n’oublient pas à l’heure de sa mort, à l’âge de 77 ans, sa contribution indispensable. « Membre de notre comité scientifique de 1994 à 1997, passionné et entier, nous n’oublierons pas ses contributions très importantes à la connaissance du virus et à la qualité de vie des patients » a ainsi témoigné l’association Sidaction.

Aurélie Haroche

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