Coronavirus : quels sont ces chiffres qui sifflent sur nos têtes ?

Paris, le samedi 14 mars 2020 – Chaque année ou presque, elle tient la vedette. Il y a toujours plusieurs reportages qui lui sont consacrés l’hiver, plus particulièrement encore lorsqu’elle provoque un pic d’affluence aux urgences et des engorgements dans certains services de réanimation. Ces informations sont accompagnées de considération sur le vaccin et son efficacité et sur les taux de couverture fluctuants. Cette année pourtant, on aura rarement aussi peu parlé d’elle. Et en même temps, on n’a cessé de l’évoquer. La grippe est le fantôme de cet hiver.

Bien plus grave

Sur les plateaux de télévision, sur les réseaux sociaux, dans les conversations, le leitmotiv est repris : « Ne comparez pas le coronavirus à la grippe ». « Attention le Covid-19 n’est pas une grippette » martèle-t-on encore. Les symptômes certes sont proches, les personnes les plus à risque semblent les mêmes, la contagiosité peut-être légèrement supérieure, mais le coronavirus, par son caractère « émergent » suscite une inquiétude bien plus marquée que le virus de la grippe, qui bien que se modifiant chaque année, est un malfaiteur bien connu. L’histoire de la maladie suscite notamment la préoccupation : on constate en effet chez certains patients présentant des symptômes modérés une aggravation soudaine entre le huitième et le dixième jour conduisant parfois à l’hospitalisation en réanimation. D’ailleurs, un grand nombre de ceux qui hier s’étaient risqués à la comparaison formulent aujourd’hui un mea culpa : « On s’est trompés, il faut arrêter de comparer le Covid-19 à la grippe. C’est bien plus grave », confesse ainsi ce vendredi 13 mars le professeur Gilles Pialoux dans les colonnes du Parisien.

Des milliers de morts chaque année

Pourtant, certains insistent en se concentrant sur les chiffres de mortalité. Chaque année, en effet, afin notamment d’inciter à la prudence, les responsables de santé publique insistent sur le caractère potentiellement non anodin de la grippe, notamment pour les plus fragiles. Des chiffres sont mis en avant pour asseoir cette argumentation, évoquant plusieurs milliers de morts chaque année, soit un nombre plus important pour l’heure que le nombre de victimes du Covid-19, voire de son probable nombre total de victimes. Comment expliquer alors les différences majeures entre les mesures prises pour endiguer l’épidémie de coronavirus aujourd’hui et les très discrètes recommandations qui chaque année émaillent l’épidémie grippale saisonnière ?

Surmortalité hivernale = grippe ?

Cette distorsion invite à s’interroger sur les chiffres attribués à la mortalité liée à la grippe. D’autres s’y sont déjà risqués. Ainsi, en 2017 le docteur Jean-Baptiste Blanc consacrait un post à la confusion autour des données épidémiologiques concernant la grippe, intitulé : « Pourquoi les chiffres de mortalité grippale sont incompréhensibles ». Il comparait notamment le chiffre de 9 000 morts par an parfois avancé par l’Institut national de veille sanitaire (InVS) et les 200 à 1 000 décès comptabilisés chaque année par le CépiDC de l’INSERM. Comment expliquer cette différence ? Les données de l’InVS renvoient en réalité à la surmortalité constatée chaque année en hiver et qui est considérée comme en partie attribuable à la grippe (mais qui peut être liée à de multiples autres causes et à de multiples autres virus, dont peut-être des coronavirus !). En réalité, on débat pour pour déterminer les différentes raisons expliquant la surmortalité que l’on observe durant les mois d’hiver. « Les épidémiologistes observent de longue date une surmortalité en hiver dans les villes aux USA et en Europe. Elle peut être exprimée comme le pourcentage au-delà de l’attendu (défini comme la mortalité moyenne au printemps et à l’automne) pour les mois de décembre à mars. Dans un long article publié en collaboration avec l’INVS “La mortalité hivernale va-t-elle diminuer avec le changement climatique ?”, on est très loin d’établir le fait, si facilement repris par les médias que la grippe est la cause de cette surmortalité. (…) Les études sont descriptives et ne donnent pas d’informations quantitatives claires sur le rôle des températures basses comparé à celui des maladies infectieuses, ni sur les principaux facteurs de risque. (…) L’interprétation de toutes ces associations statistiques serait facilitée s’il existait une bonne compréhension des mécanismes de l’effet hivernal saisonnier et/ou de l’effet des températures basses » relevait Jean-Baptiste Blanc. Parallèlement à ces estimations globales, le CépiDC pour sa part ne recense que les certificats de décès où la grippe a été mentionnée comme cause principale de la mort. « La grippe n’est pratiquement jamais la cause immédiate de décès. Bien souvent, les médecins ne savent même pas que le défunt était porteur du virus, c’est pourquoi ce n’est pas inscrit sur le certificat », expliquait à ce sujet Pierre-Yves Boëlle, biostatisticien et professeur en épidémiologie à l’université Pierre-et-Marie-Curie dans le Figaro en complément de l’analyse de Jean-Baptiste Blanc.

Aucun sens

Des observations sur la très faible fiabilité des éléments chiffrés que l’on présente régulièrement à propos de la grippe ont également été récemment formulées par le docteur Claudina Michal-Teittelbaum lors d’une très longue démonstration sur Twitter. Elle rappelle ainsi qu’ « Avant 2009 on se fondait sur les certificats de décès établis par les médecins et transmis par la DDASS, avec un nombre de décès observés faible. Après 2009, l'INVS a adopté une autre méthode, déjà utilisée par les pays d'Amérique du Nord, basée, non plus sur les certificats de décès, mais sur la différence de mortalité toutes causes entre l'été et l'hiver. Les chiffres ont alors atteint les niveaux de mortalité anticipés dans les prévisions les plus pessimistes pour la grippe pandémique de 2009, c'est à dire de l'ordre de 20 000 décès par an (…) Cela n'a aucun sens car cela revient à postuler que tous les décès supplémentaires observés pendant la période hivernale sont dus à la grippe, donc à postuler qu'on a à l'avance la réponse à la question posée » conforte-t-elle. Elle partage le sentiment du docteur Jean-Baptiste Blanc qu’une telle communication est utilisée notamment par souci de simplification et pour disposer d’arguments de poids concernant la nécessité de la vaccination.

Et si ce n’était pas la grippe ?

Elle ajoute par ailleurs que ces chiffres sont d’autant plus sujets à caution qu’en réalité les données manquent également pour affirmer la réalité de l’infection par le virus de la grippe. « En réalité, nous ne savons pas si nous avons eu la grippe, nous le croyons seulement, car nous ne savons pas vraiment comment définir une grippe. La bonne ou la mauvaise nouvelle c'est que les spécialistes ne le savent pas non plus et que les discussions se poursuivent. C'est tout de même un peu embêtant, car c'est un sujet qui occupe beaucoup de monde, qui génère beaucoup de dépenses et il serait utile de pouvoir suivre épidémiologiquement avec précision les épidémies de grippe et leurs conséquences » signale-t-elle évoquant plus loin le rôle joué par la diversité des définitions retenues : « Nous avons donc désormais d'un côté grippenet qui surveille les syndromes grippaux en population générale et d'un autre côté le réseau sentinelles et SOS médecins qui surveillent les syndromes grippaux des patients en ville. Mais les deux utilisent des définitions différentes ».

Des chiffres également inopérants face au Covid-19

Bien sûr, sur ce point au moins, la comparaison avec le Covid-2019 semble certainement opérante. Car, en dépit d’une apparence de précision, la comptabilité des chiffres égrenée chaque jour ne permet nullement d’avoir une réelle appréhension du nombre de personnes touchées et du nombre de victimes décédées. En outre, les comparaisons entre les pays sont particulièrement complexes car chacun dispose de sa propre politique concernant le nombre de personnes testées, voire de sa propre définition des cas. Sur ce point, Claudina Michal-Teittelbaum «  plaide, comme A. Flahault, pour que des études de séroprévalence soient conduites ». Elle relève encore en s’appuyant sur les observations du Pr Antoine Flahault que « le pourcentage de cas asymptomatiques dans le Diamond Princess, le paquebot japonais bloqué pendant plus d'un mois, était de 55%. Cela montre deux choses, 1-les statistiques faites d'après le dépistage des cas se présentant à l'hôpital et les enquêtes sont très fausses (…). La deuxième chose que cela montre est que nous n'avons strictement aucune idée du nombre de cas réels, ni ne pouvons contrôler l'épidémie autrement que par des mesures très globales et très contraignantes ». De son côté, le Dr Gomi sur Twitter remarque qu’en s’appuyant sur les modélisations mathématiques les plus solides, on peut considérer que « le nombre de cas de coronavirus en France n’est pas de 1 500 mais se situe entre 24 000 et 140 000 ; avec une létalité de 1 % entre 240 et 1 400 morts dans 17 jours en l’absence de mesure efficiente ».

Italie : méprisée hier, imitée aujourd’hui

Certaines de ces « mesures très contraignantes » ou efficientes dont parlent ces praticiens ont été adoptées ce jeudi soir. Le discours du Président de la République a suscité des réactions contrastées. Si beaucoup ont ironisé sur son ode (souvent qualifiée d’inattendue de sa part) des pouvoirs publics et de la santé pour tous, les avis des professionnels de santé sur les réseaux sociaux sont au-delà partagés entre un sentiment de disproportion ou au contraire un soulagement après l’adoption de mesures espérées voire même considérées comme tardives. Tous ou presque en tout cas se rejoignent dans la constatation que les choix du gouvernement nous rapprochent davantage encore de l’Italie et éprouvent donc une réelle amertume vis-à-vis de la condescendance qui a été affiché à l’égard de nos voisins au début de la semaine. Dans les heures précédant l’allocution présidentielle, différents appels émanant d’Italie, notamment de journalistes français travaillant dans la péninsule, invitaient d’ailleurs la France à la réaction. « Hors d’Italie aussi, il n’y a plus de temps à perdre. Nous estimons qu’il est de notre devoir de sensibiliser la population française. Souvent, les retours qui nous arrivent de France montrent qu’une grande partie de nos compatriotes n’a pas changé ses habitudes. Ils pensent qu’ils ne sont pas menacés, surtout lorsqu’ils sont jeunes. Or, l’Italie commence à avoir des cas critiques relevant de la réanimation dans la tranche d’âge 40-45 ans. Le cas le plus éclatant est celui de Mattia, 38 ans, sportif et pourtant à peine sorti de dix-huit jours de thérapie intensive. Il est le premier cas de Codogno, fin février, au cœur de la zone rouge dans le sud de la Lombardie. Par ailleurs, certains Français n’ont pas conscience qu’en cas de pathologie grave, autre que le coronavirus, ils ne seront pas pris en charge correctement faute de places, comme c’est le cas en Italie depuis plusieurs jours. Soulignons aussi que le système sanitaire impacté aujourd’hui est celui du Nord, soit le meilleur d’Italie, un des meilleurs en Europe. La France doit tirer les leçons de l’expérience italienne.» écrivaient ces journalistes. Ils paraissent avoir été entendus en partie. A suivre.

Vous pouvez relire :
Le blog de Jean-Baptiste Blanc : https://30ansplustard.wordpress.com/2017/01/16/pourquoi-les-chiffres-de-mortalite-grippale-sont-incomprehensibles/

Les Threads de Claudina Michal-Teittelbaum : https://threadreaderapp.com/thread/1185502723208290304.html?refreshed=1572694761 et https://twitter.com/MartinFierro769/status/1237692155470233602

Les réactions de Dr Gomi : https://twitter.com/DrGomi

Aurélie Haroche

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