Covid-19 : impossible de s’en laver les mains

En pleine tempête, il est parfois utile de faire le point. C’est ce que nous propose le Dr Anastasia Roublev dans cette tribune où tout en soulignant que la France a connu d’autres épidémies sans doute plus meurtrières que celle de Covid-19 au cours du siècle écoulé, elle justifie, en creux, par des raisons autant épidémiologiques que politiques les mesures draconiennes prises dans le monde entier malgré des risques socio-économiques majeurs.  

Par le Dr Anastasia Roublev

Seuls l’avenir et l’histoire diront (peut-être) si la pandémie actuelle de Covid-19 est bien « la plus grave crise sanitaire qu'ait connue la France depuis un siècle » comme l’a déclaré le Président de la République le 12 mars au soir dans une allocution solennelle. Ou s’il s’agit d’une « grippette » comme le proclamaient il y a encore quelques semaines certains experts scientifiques sur les plateaux de télévision. La réalité se situe vraisemblablement entre les deux.

A l’échelle individuelle, pour ceux qui en sont atteints aujourd’hui le Covid-19* n’est pas à l’évidence une « grippette » puisqu’il conduit un pourcentage élevé de patients en service de réanimation et qu’il a un taux de létalité apparent oscillant entre moins de 0,5 % et 5 % des sujets diagnostiqués par PCR selon les pays ou plus exactement selon les possibilités et les politiques nationales de dépistage adoptées. On conçoit en effet aisément que si l’on ne teste que des cas graves comme en Italie, la létalité apparente est élevée alors qu’à l’inverse, si l’on dépiste larga manu, la létalité apparente est très basse comme en Allemagne.

La grande inconnue : combien de morts ?


A l’échelle de la population tout entière la gravité du Covid-19 est encore très difficilement évaluable. Cette gravité collective, celle à laquelle faisait allusion le Président de la République, résulte en fait de la somme des gravités individuelles et donc à la fois du pronostic de l’infection une fois contractée et du nombre de sujets infectés.

L’impact sanitaire (collectif) du Covid-19 dépend de multiples facteurs dont certains sont encore mal précisés :

-    Taux de transmission moyen à partir d’un cas (R0) évalué dans les premières publications entre 2,5 et 3,5 (tout en sachant que ce R0 varie au fil de l’épidémie) ;
-    Contagiosité réelle des formes asymptomatiques ou pauci-symptomatiques ;  
-    Taux d’attaque spontané (c’est-à-dire en dehors de toute  mesure de lutte contre l’épidémie) dans une population non immune, qui est lui aussi très variable selon les experts et les modélisations et qui pour certains pourrait aller jusqu’à 70 % ;
-    Létalité réelle sur 1000 contaminés qui ne pourra être connue précisément que lorsque l’on disposera d’études virologiques et sérologiques fiables sur un large groupe de population non sélectionné par leurs symptômes et donc incluant des sujets asymptomatiques ;
-    Solidité et durée de l’immunité des patients guéris ;   
-    Efficacité des mesures barrières et de confinement prises (très variables d’un pays à l’autre). Cette efficacité est particulièrement délicate à évaluer à l’heure où les ripostes fluctuent dans un même pays d’un jour à l’autre, où de multiples recommandations et interdictions (parfois contradictoires) sont énoncées simultanément et si l’on veut tenir compte de l’évolutivité constante de l’épidémie et du délai nécessaire pour mesurer l’effet de toute action de santé publique dans ce domaine. Sans oublier bien sûr l’absence d’outil épidémiologique fiable d’évaluation de l’impact des mesures ;
-    Capacité des systèmes de santé à assurer la réanimation simultanée de milliers de malades graves, elle-même évolutive et dépendante des mesures prises sur l’organisation des soins et d’éventuelles aides extérieures ;  
-    Taux de mutations du virus et sens de ces mutations (vers plus ou moins de virulence)…

Se souvenir de l’hiver 57


Quoi qu’il en soit, le degré de gravité sanitaire du Covid-19 ne parait (heureusement) pas devoir être celui de la plus grave crise sanitaire depuis un siècle, c’est-à-dire depuis la fin de l’épidémie de grippe espagnole. Si nous retenons comme modèle épidémiologique la province de Hubei en Chine avec quelques milliers de morts pour 50 millions d’habitants, c’est probablement ce que nous pouvons redouter en France et c’est ce qui se profile en Italie. Bien que dramatique cela serait inférieur à ce que notre pays a subi par exemple lors de la canicule de 2003 (plus de 10 000 morts) ou de l’épidémie de grippe (H2N2) dite asiatique en 1957-58 dont 100 000 personnes seraient mortes dans l’hexagone  selon certaines estimations hautes. Sans avoir pourtant laissé un souvenir indélébile dans la mémoire des Français de plus de 70 ans. Sans doute en partie parce qu’en 1957 l’espérance de vie était bien moindre qu’aujourd’hui, la mortalité infectieuse encore très importante (45 000 cas de diphtérie et 3000 décès en 1945 par exemple) et que l’information n’était pas aussi largement et rapidement diffusée qu’au XXIe siècle. La mort, qui survenait à domicile ou en service de médecine (la réanimation respiratoire étant encore balbutiante) était une issue fatale inéluctable qui ne suscitait pas de sentiment de révolte surtout lorsqu’elle frappait des septuagénaires ou des octogénaires.

Loin d’être une grippette, cette épidémie de Covid-19 ne devrait donc pas être une apocalypse sanitaire mais une crise dramatique dont nous n’avons pas fini de tirer les leçons pour l’hôpital et plus généralement notre système de santé. Tout en sachant que cette épisode douloureux sera peut-être du fait de la violence des contre feux que nous sommes contraints de lui opposer, pour des raisons politiques au sens noble du terme (car nos dirigeants ne peuvent se contenter en 2020 de compter les morts),  à l’origine d’une crise économique mondiale d’ampleur inusitée.

*Bien que Covid-19 (pour COronaVIrus Disease) soit l’acronyme anglophone de maladie à coronavirus, la majorité des intervenants ont adopté le masculin pour désigner cette affection.



Dr Anastasia Roublev

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article