Covid-19, une autre façon de mourir

La grippe espagnole qui a sévi en 1918-1919 a marqué une étape dans l’histoire des épidémies. Première pandémie planétaire, elle causa entre 50 et 100 millions de morts, l’imprécision sur ces chiffres reflétant la panique qui s’empara du monde au lendemain de la première guerre mondiale. Ce drame à la fois sanitaire, économique et social a été à l’origine d’une vague de suicides notamment aux Etats-Unis. Une tendance similaire sur une échelle plus restreinte a été observée chez les sujets âgés résidant à Hong-Kong,  lors de le l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) qui a sévi dans cette ville en 2003.

La pandémie actuelle de Covid-19 n’est pas sans rappeler ces précédents, même si le contexte diffère quelque peu. La santé mentale des populations dans cette situation est soumise à rude épreuve du fait de la peur de la maladie ainsi que de l’isolement et de la perte des contacts sociaux liés au confinement, lesquels peuvent provoquer ou aggraver des troubles psychiatriques tels que dépression, anxiété et syndrome de stress post-traumatique. La méfiance généralisée et la stigmatisation des malades et de leur famille accentuent les tendances paranoïdes. Enfin, à la crise sanitaire, s’ajoute une crise économique d’une ampleur et d’une brutalité majeures susceptibles d’ébranler encore plus les personnalités fragiles.

Besoin d’assistance numérique ou téléphonique

Devant cette situation propice à accroître le risque suicidaire, il importe de mettre en place des mesures de prévention sur une grande échelle. Des entretiens ou des interventions spécifiques en s’aidant des moyens numériques peuvent et doivent dès maintenant être proposés. Cette prise en charge à distance semble d’autant plus opportune que les patients hésitent à consulter directement, souvent par crainte de la contamination, au sein de structures d’accueil qu’ils pensent être surchargées.

Par ailleurs, des applications en ligne devraient être développées et rapidement validées pour soutenir les personnes qui, en l’absence de tout trouble psychiatrique antérieur, n’en arrivent pas moins à envisager le suicide comme seule solution aux drames personnels qui les frappent de plein fouet : perte d’emploi ou de revenus, conflits familiaux ou conjugaux, maladie intercurrente etc.

Certes, les mesures gouvernementales adoptées par de nombreux pays permettent de pallier temporairement, pour certains, les pertes de revenu. Mais beaucoup de situations spécifiques restent sans solution.

Mobilisation générale et tous azimuts

Les pouvoirs publics sont appelés à se mobiliser pour mettre en place ces services, mais la communauté doit faire de même : les familles, les amis, les proches... Ceux-ci devront faire preuve d’une vigilance accrue pour éviter que armes à feu, pesticides, analgésiques ou médicaments potentiellement létaux ne soient laissés à la disposition des personnes les plus à risque.

La responsabilité est collective, et il serait bien que les media ne donnent point trop d’échos aux drames de ce type. Le passage en boucle d’actes suicidaires sur les réseaux sociaux relève d’une attitude irresponsable.

Plus spécifiquement, les facteurs du risque suicidaire propres à la pandémie de Covid-19 sont à surveiller de près et, au besoin, il faut tenir des registres pour que les professionnels de santé soient rapidement informés de la progression d’une éventuelle vague de suicides.

Les pouvoirs publics, à l’aide de  ces registres, seront  à même de réagir à temps pour tenter de l’endiguer en utilisant au mieux les ressources disponibles.

Un risque variable d’un pays à l’autre

Le risque de suicide varie cependant avec les pays et donc avec certaines variables socioculturelles et démographiques. De plus disposer de voies de secours numériques et de mesures de soutien spécifiques est crucial mais cela n’est malheureusement pas possible partout et notamment dans les contrées ou la précarité économique croissante empêche une intervention ad’hoc des structures étatiques débordées par la crise sanitaire.

C’est dans ces régions les plus défavorisées que le risque de suicide sera probablement le plus élevé, mais aucun pays n’est à l’abri du potentiel dévastateur de cette pandémie qui fait écho à celui de la grippe espagnole.

 « Le suicide ! Mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus » écrivait Guy de Maupassant. Il est temps que tous se mobilisent pour leur redonner et retrouver le courage de vivre. 

Dr Philippe Tellier

Référence
Gunnell D et coll. : Suicide risk and prevention during the COVID-19 pandemic. Lancet Psychiatry. 2020 : publication avancée en ligne le 21 avril. doi: 10.1016/S2215-0366(20)30171-1.

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Vos réactions (3)

  • Cachez ce sein que je ne saurais voir...

    Le 04 mai 2020

    "il serait bien que les medias ne donnent point trop d’échos aux drames de ce type"
    Non, c'est l'inverse. La fonction des médias n'est pas de tordre la réalité, pour la rendre agréable à un pouvoir, à la population, pour la faire apparaître d'une certaine façon mais de donner une information nue et crue, et la plus complète possible.
    Pour prendre cette crise, on ne peut pas dire que l'objectif des médias, a été de cette nature, avec une telle éthique. Quant à comparer la grippe espagnole, avec des millions de victimes, à cette pandémie avec 260 000 morts, il faut avoir un certain culot.

    Votre proposition me fait penser à l'attitude des médecins français, du temps de ma jeunesse, qui avait l'habitude de ne jamais dire, à un cancéreux, qu'il avait un cancer... Cacher la réalité, à tout prix.

    Une étude suisse, récente, a quantifié que 3 mois de confinement enlève 3 mois d'années de vie. Une autre évalue à -3% la baisse des nouveaux cas de covid avec un tel confinement à l'aveugle.
    Tout le monde peut comprendre l'incertitude attaché à une situation nouvelle. Le problème vient plutôt de la communication volontairement anxiogène mise en place, et du choix, plus que discutable, dans sa forme, du confinement. On m'a toujours dit qu'il était préférable de faire un traitement étiologique que symptomatique. Mettre un couvercle, comme vous le préconisez, n'est qu'un refus d'affronter le problème, dans sa globalité.

    Dr Christian Trape

  • Couvercle ?

    Le 04 mai 2020

    Merci de ces commentaires, mais je ne ne vois pas très bien où se situe le couvercle dont vous parlez. La référence à la grippe espagnole est dans tous les esprits car elle est la mère des pandémies modernes et ce n'est pas moi qui suis à l'origine de cette formule mais des épidémiologistes de renom. L'article duquel s'inspire cette analyse passe en revue les multiples facettes du drame sanitaire, humanitaire, social et économique que nous sommes en train de vivre. Sans les moyens actuels, il est clair que les effets de cette crise auraient été au minimum décuplés. Anticiper les conséquences de ce drame n'a rien d'une politique du couvercle: non, c'est au contraire procéder à l'inventaire de ce qui peut être mis en œuvre pour l'atténuer. C'est de facto faible par rapport à ce qui se prépare, mais il faut faire avec l'existant dans le respect du principe de réalité qui doit présider à toutes les crises d'une telle ampleur.

    Dr Philippe Tellier

  • Modèles et réalité

    Le 07 mai 2020

    Comme le Dr Trape, je trouve votre comparaison avec la grippe espagnole inadaptée, pas seulement à cause de la mortalité: virus différent, epidémiologie différente, etc. J'aurais plus volontiers évoqué le SRAS.
    "Sans les moyens actuels, il est clair que les effets de cette crise auraient été au minimum décuplés." Philippe Tellier
    Parlez vous des effets socio-économiques, encore difficiles à évaluer et encore plus à prévoir. On sait que les modélisations économiques ont des failles.
    Ou parlez vous des conséquences en termes de santé: hospitalisations, réanimation, mortalité. Et si oui, quelle(s) étude(s) validée(s) vous amène(nt) à cette conclusion "très claire"? Si c'est l'étude récente de modélisation de l'EHESS de Rennes, ses conclusions et le commentaire très argumenté publié dans vos colonnes encouragent le doute.

    Pour le rôle des médias (pas seulement sur le suicide) je partage votre point de vue sur la nécessité de faire un effort pour informer sans dramatiser en particulier sans se complaire dans des décomptes quotidiens parfois "sordides" sans intérêt informatif réel pour la population mais par contre anxiogènes.

    Dr Vincent Praloran

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